Les maudits syndicats

Le moins qu’on puisse dire est que François Legault n’a jamais été un ardent syndicaliste. Il fait plutôt partie de ceux qui voient les syndicats comme un mal nécessaire. Et peut-être pas si nécessaire, après tout.

Quand il était ministre de l’Éducation, il était arrivé — comme bien des parents — à la conclusion que les enseignants devraient être évalués périodiquement et invités au besoin à faire un stage de perfectionnement. Le jeune enseignant qu’était alors Jean-François Roberge lui avait fait valoir la nécessité de créer un nouvel ordre professionnel, mais il avait jugé trop risqué de se mettre les syndicats à dos.

Lors de la fusion de la CAQ avec l’ADQ, M. Legault avait écarté d’entrée de jeu les propositions antisyndicales de plus en plus agressives de cette dernière. Il était d’accord pour « moderniser » la culture syndicale, mais pas au point d’abolir la « formule Rand », qui impose le prélèvement à la source de la cotisation syndicale auprès de tous les membres d’une unité d’accréditation, même s’ils ne font pas partie du syndicat.

Il était cependant disposé à faire de la tenue d’un vote à main levée un préalable obligatoire à une nouvelle accréditation et à imposer la divulgation des états financiers des syndicats, ce qui avait amené l’ancien président de la CSN, Jacques Létourneau, à l’accuser d’« antisyndicalisme primaire ».

Après qu’il est devenu premier ministre, les prédictions apocalyptiques de certains ne se sont pas réalisées. La SAQ n’a pas été privatisée, comme lui-même l’avait fait entrevoir. Les projets pilotes de privatisation dans le secteur de la santé, dont l’ADQ avait fait une condition à la fusion, ont également été abandonnés. Finalement, il n’y a pas eu de « réingénierie 2.0 ».

  

La pandémie a eu pour effet de ranimer ses vieux réflexes. L’opposition des syndicats aux offres salariales différenciées, qui vont à l’encontre du dogme égalitariste, l’a manifestement choqué au moment où il était urgent de stopper l’hémorragie du personnel dans le réseau de la santé.

Pendant des mois la frustration du gouvernement n’a cessé d’augmenter. Aussi bien dans le secteur de la santé que dans celui de l’éducation, les syndicats ont donné l’impression de faire davantage partie du problème que de la solution.

L’appui qu’ils ont donné aux travailleurs non vaccinés a largement concouru au recul humiliant auquel le gouvernement a dû se résoudre à deux reprises. Voir les exigences syndicales compromettre le plan du ministre de la Santé, Christian Dubé, pour rapatrier 4000 infirmières a été la goutte qui a fait déborder le vase.

M. Legault et M. Dubé ont jeté les gants cette semaine. Le premier a dénoncé le « discours très négatif » des syndicats. Le second « ne pense pas que les syndicats collaborent en ce moment à la hauteur du rôle qu’ils devraient avoir ».

Il serait certainement injuste de les tenir pour responsables de tous les problèmes qui accablent le réseau de la santé depuis des décennies et de l’incapacité du gouvernement à tenir les promesses irréalistes que la CAQ a faites durant la dernière campagne électorale. Ils peuvent cependant faire d’excellents boucs émissaires.

Aux yeux de la population, il semblera aberrant qu’ils réclament d’accorder aux travailleurs de la santé libérés pour des activités syndicales la prime de 15 000 $ offerte à ceux qui travaillent à temps plein sur le plancher, prime qu’on a menacé de leur retirer s’ils prenaient une seule journée de congé sans solde. Ou encore d’offrir les mêmes augmentations aux éducatrices en garderie et au personnel de soutien simplement parce qu’ils travaillent dans le même établissement.

  

Christian Dubé, dont la pandémie a fait la grande vedette du gouvernement, occupera une place centrale dans le plan de campagne de la CAQ. Il est un des rares à pouvoir avoir la certitude de conserver son poste après la prochaine élection.

Il est maintenant trop tard pour atteindre les objectifs qui avaient été fixés en 2018, qu’il s’agisse de la réduction du temps d’attente à l’urgence ou encore de l’accès à un médecin de famille, mais il sera impératif de présenter un plan de match crédible pour les quatre prochaines années.

M. Dubé doit déposer aujourd’hui même son projet de loi pour forcer les omnipraticiens à prendre un plus grand nombre de patients en charge. Il le présentera certainement comme une main tendue, mais le bâton sera bien visible. La population aura l’occasion de mesurer sa détermination d’ici l’élection.

En 1989, la campagne électorale avait été déclenchée au beau milieu d’un conflit de travail avec les infirmières. Un soir, le premier ministre Bourassa, qui n’était pourtant pas un antisyndicaliste, avait lancé sans crier gare : « Qui est-ce qui mène au Québec, l’intérêt public ou les groupes de pression ? » Les membres de la Fédération des infirmières et infirmiers du Québec avaient ratifié une entente de règlement trois jours avant l’élection, que les libéraux avaient remportée avec 92 sièges.
 



(11/11/2021) Une version précédente de ce texte, qui mentionnait une prime de 15 $ aux travailleurs de la santé, a été modifiée. Il s'agit bien d'une prime de 15 000$.

 

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