Changer la machine

La question soulève des discussions passionnées autour de moi depuis des années : est-il possible de « changer les choses de l’intérieur » ? Vaut-il la peine de s’investir dans les structures politiques d’une autre époque, qui nous ressemblent peu, pour tenter d’y amener un changement profond ?

Le problème a été scruté sous tous les angles par bien des gens de cette nouvelle génération, plus diversifiée, où les femmes sont à l’avant-plan, qui a pris d’assaut les hôtels de ville du Québec cette semaine. Mais il préoccupe aussi des jeunes de tous les horizons qui cherchent avant tout à faire évoluer la société sur les causes qui leur tiennent à cœur, et pour qui la politique active n’est qu’un seul des nombreux moyens d’y arriver — et pas toujours le meilleur.

Fondamentalement, le dilemme reste le même : est-il préférable d’avoir la liberté de dire exactement ce qu’on pense mais plus loin du pouvoir, que de se joindre aux grandes institutions traditionnelles, de tenter d’influencer quelque peu leurs trajectoires à grands coups de diplomatie interne, de compromis, et de batailles soigneusement choisies ?

La réponse en décevra plusieurs : ça dépend.

Ça dépend de l’état de la structure que l’on est tenté de joindre. Certaines sont tellement dysfonctionnelles, et marquées par une résistance profonde au changement, qu’il vaudrait mieux les laisser s’écrouler et repartir à neuf que de s’évertuer à les rénover. À chacun de déterminer lesquelles méritent une place sur cette liste.

Ça dépend aussi des dynamiques de pouvoir qui traversent une institution donnée. Une environnementaliste qui voudrait changer les pratiques d’une grande compagnie polluante « de l’intérieur » se heurterait sans doute à l’impératif de profitabilité de son nouvel employeur. Si le modèle d’affaires repose essentiellement sur la production d’une certaine pollution ou la génération de nouveaux besoins de (sur)consommation impulsive, notre écolo ne pourrait chercher qu’à y faire de la réduction des méfaits. Si on rejoint ses rangs, c’est pour y générer du « moins pire » à son échelle — sans plus.

La réponse à la grande question dépend aussi de son entourage. Souvent, surtout en politique, on attend des changements profonds d’une tête d’affiche mal entourée, laquelle fera face à de la résistance interne. On pourrait penser au cas d’Anita Anand, la nouvelle ministre de la Défense nationale, chargée de mettre fin à la misogynie structurelle dans l’Armée canadienne et à la culture d’impunité face aux inconduites sexuelles. Une femme seule, aussi compétente soit-elle, peut-elle arriver à opérer une telle transformation sans disposer d’alliés stratégiques importants dans des postes clés des Forces armées ?

Sans entourage, ces « visages du changement », le plus souvent des femmes, font face à ce qu’on appelle la falaise de verre. Elles accèdent à des postes de pouvoir dans des institutions traditionnelles au moment où celles-ci sont en crise ; les forces internes font tout pour leur mettre des bâtons dans les roues ; on leur fait porter le coût politique pour l’absence de résultats qui résulte de leurs vains efforts ; elles démissionnent.

La possibilité de changer les choses « de l’intérieur » dépend encore des personnes qui ont fait le choix d’exercer leur influence de l’extérieur. C’est parce que la pression externe existe que les personnes qui choisissent de se positionner en diplomates internes obtiennent l’oreille des dirigeants, ou le capital politique nécessaire pour mettre en place des changements plus ou moins substantiels. Si les mouvements féministes étaient restés polis et gentils, les femmes de « l’interne » n’auraient pas pu militer pour les politiques qui ont eu le plus d’impact sur l’équité de genre. Si les jeunes ne se faisaient pas entendre dans la rue, les grandes compagnies ne verraient pas le marketing vert comme une composante intrinsèque de leur réputation.

Finalement, ça dépend de sa personnalité et de ses préférences. Une personne engagée dans une cause ou une autre mais demeurant profondément affable, ayant tendance à éviter tout conflit même sur les questions de principes fondamentaux, risque de se faire assimiler assez rapidement par une structure traditionnelle — surtout si elle est mal entourée. À l’opposé, une personne qui a beaucoup de difficulté avec le compromis risque aussi d’être malheureuse avec les grandes structures où tout doit être constamment négocié. Il faut un heureux mélange de ces deux extrêmes pour même aspirer à être utile « de l’intérieur ».

Pour évaluer si la vague de nouvelles venues en politique municipale pourra vraiment « faire la politique autrement » dans les mois à venir, il faudra prendre en considération tous ces facteurs. Qui est bien entourée, et qui est minoritaire au sein des autres élus, ou s’est fait imposer trop de conseillers de la vieille garde par son parti ou sa fonction publique pour avoir les coudées franches ? Qui tente d’implanter une plateforme politique fortement soutenue par les mouvements et organismes de la société civile, et qui se retrouve isolée dans sa volonté de changement ? Qui cherchera à se faire aimer de tous, même de ses adversaires, au point de mettre de côté ses idées qui dérangent, et qui saura trouver le bon ton pour les présenter ? Qui est la mieux protégée contre la falaise de verre ?

C’est avec ces questions, et bien d’autres, qu’on arrivera à mieux comprendre les situations dans lesquelles ces nouvelles recrues se retrouvent, et à moduler nos attentes en conséquence.

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