Kwebec inc.

En préambule de la Charte de la langue française, l’Assemblée nationale affirmait sa volonté de faire du français « la langue normale et habituelle » des affaires.

Aux yeux de plusieurs, le discours unilingue anglais du p.-d.g. d’Air Canada, Michael Rousseau, a démontré la nécessité d’assujettir les entreprises relevant du fédéral à la loi 101, mais on peut se demander ce que cela changerait réellement.

Même dans les entreprises qui relèvent de la compétence constitutionnelle du Québec, force est de constater que c’est de plus en plus l’anglais qui est « la langue normale et habituelle des affaires », y compris dans celles qui sont appuyées financièrement par les divers ministères et organismes publics québécois.

Durant la campagne référendaire de 1995, JacquesParizeau, ulcéré de voir la nouvelle classe d’entrepreneurs dont l’État avait favorisé l’émergence depuis trois décennies se ranger dans le camp du Non, avait dénoncé ces millionnaires « qui crachent dans la soupe ».

On pouvait comprendre la déception de M. Parizeau, qui avait lui-même joué un rôle important dans cette réappropriation de l’économie après deux siècles de soumission au capital anglo-saxon, mais il ne devait pas être très surpris de cette « trahison ». La gratitude n’est pas nécessairement la marque des affaires.

On aurait pu au moins espérer que, à défaut d’épouser la cause indépendantiste, le Québec inc. manifesterait une certaine fierté de sa langue. Il serait naïf de penser que le français puisse rivaliser avec l’anglais, encore moins le supplanter, mais ce à quoi on assiste trop souvent s’apparente à une démission. Entre faire du français « la langue normale et habituelle » des affaires et l’évacuer complètement, il y a une marge.

  

Tout le monde comprend qu’une entreprise qui fait affaire avec l’étranger doit être en mesure de communiquer en anglais, mais cela ne doit pas être un prétexte pour que tout se passe dans cette langue. C’est trop souvent le cas dans le domaine du démarrage d’entreprises, largement financé par les fonds publics, où des acteurs clés fonctionnent essentiellement en anglais.

On a porté à ma connaissance le cas de Real Ventures, un important fonds de capital de risque fondé et basé à Montréal, financé notamment par Investissement Québec, la Caisse de dépôt et Teralys Capital, auquel contribue généreusement le Fonds de solidarité de la FTQ. Son équipe d’investissement compte douze personnes, dont un seul francophone. Son équipe d’opération en compte cinq, dont une francophone.

Le site Web de Montreal New Tech, une plateforme d’information destinée aux entrepreneurs en technologie de la métropole, financée par le Mouvement Desjardins et le ministère de l’Économie et de l’Innovation du Québec, est uniquement en anglais.

À partir du moment où l’écosystème entrepreneurial s’anglicise, sous l’œil bienveillant des gouvernements, il ne faut pas s’étonner que les futurs gens d’affaires adoptent l’anglais et que l’enseignement postsecondaire dans cette langue gagne en popularité. Une politique linguistique est un tout qui doit être cohérent, sans quoi elle est vouée à l’échec.

Au cours des audiences publiques sur le projet de loi 96, le ministre responsable de la Langue, Simon Jolin-Barrette, et le président de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain (CCMM), Michel Leblanc, ont eu un échange musclé sur la question.

 

Tout en reconnaissant qu’il était inacceptable que 40 % des emplois dans la métropole requièrent la connaissance de l’anglais, M. Leblanc en avait contre les dispositions du projet de loi qui forceraient les employeurs à justifier cette exigence. « Dans n’importe quel autre pays du monde, comme la Finlande, on serait fiers d’avoir une cohorte de gens compétents qui parlent bien anglais », disait-il. Cela est bien possible, mais la Finlande est située entre la Suède et la Russie, alors que le Québec constitue un îlot au beau milieu d’une mer anglo-saxonne.

« Ça va prendre de la subtilité », a-t-il déclaré. Le problème est qu’un demi-siècle de subtilité a mené à la situation actuelle, et que poursuivre dans cette voie risque d’angliciser complètement le milieu des affaires.

Le président de la CCMM s’est bien gardé de prédire un exode des sièges sociaux, comme on l’avait fait lors du débat sur l’adoption de la loi 101. Il a plutôt dit que « certaines fonctions vont se déplacer ». Cette nuance démontre qu’il peut lui-même être subtil.

M. Jolin-Barrette est certainement conscient que l’affaire Michael Rousseau en a convaincu plusieurs de la nécessité de renforcer les dispositions de son projet de loi, mais il connaît aussi l’obsession de son patron pour les « emplois payants », quitte à ce qu’ils exigent la connaissance de l’anglais.

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