Dur anniversaire

Après un départ sur les chapeaux de roues, largement célébré, fin avril, à l’occasion de ses « cent jours », le premier anniversaire de l’élection de Joe Biden à la Maison-Blanche est au contraire l’occasion d’un enterrement de première classe.

Si le premier bilan péchait par excès d’optimisme, le second est peut-être prématuré lorsque, à gauche comme à droite, on décrète qu’il n’y a plus grand-chose à espérer de cette présidence, et que le retour du trumpisme au pouvoir n’est plus qu’une question de temps.

Pourtant, les nuages sont nombreux, les blocages inhérents au système politique américain toujours aussi présents, et la guerre civile, déjà latente, reste une possibilité et une menace dans ce pays morcelé (coupé en deux… mais pas seulement).

Quant à la perte d’influence des États-Unis à l’international, elle est d’autant plus accusée que Biden lui-même et ses proches (la vice-présidente, Kamala Harris, et le secrétaire d’État, Antony Blinken) ont mal manœuvré dans plusieurs crises : sortie d’Afghanistan bâclée (même si elle était prévue, inévitable et sur le fond, soutenue par l’opinion américaine) ; traitement cavalier des alliés (avec la France dans l’affaire des sous-marins) ; cafouillage cruel à la frontière mexicaine…

De plus, la « doctrine » internationale de Washington continue, sous Joe Biden, de fonctionner sur des prémisses erronées et dépassées en 2021.

Des prémisses auxquelles on s’accroche, dans une attitude de nostalgie de puissance et de déni : le fameux « leadership » affirmé mais qui ne fonctionne plus (le slogan vide « L’Amérique est de retour »), la fausse affirmation selon laquelle l’épisode Trump n’était qu’une parenthèse et une aberration passagère (alors qu’en politique étrangère, il y a des éléments de continuité de Trump à Biden).

Ajoutons-y que Biden lui-même, dans une déclaration faite à la veille de son départ pour l’Europe (G20 et COP26), a lui-même explicitement fait dépendre le retour du prestige états-unien de la preuve du « fonctionnement » de la démocratie américaine. « Le reste du monde se demande si nous pouvons fonctionner », a-t-il prévenu.

Or, là comme ailleurs, il y a une marge entre les souhaits du président et la réalité sur le terrain, alors que la politique intérieure américaine reste scrutée — dans le reste du monde — plus que toute autre, avec un degré de détail étonnant.

La perception d’un blocage à Washington reste forte, le bloc républicain au Sénat et à la Chambre des représentants étant soudé dans sa stratégie de refus global et de sabotage de l’administration démocrate (attitude revendiquée sans ambages par le leader de la minorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell).

La marge de manœuvre du gouvernement Biden est d’autant plus réduite que la « majorité » démocrate au Sénat (50 sénateurs contre 50, avec le vote prépondérant de la vice-présidente) n’en est pas vraiment une — en tout cas, pas sur tous les sujets.

Outre la fracture interne, importante, entre une aile centriste majoritaire et une aile woke (très présente à la Chambre des représentants, radicale sur les questions sociétales, mais aussi sur les dépenses publiques), la formation deJoe Biden est handicapée au Sénat, sur sa droite, par la présence de deux conservateurs élus sous étiquette « démocrate », par des États qui sociologiquement devraient voter républicain : Joe Manchin (Virginie-Occidentale) et Kyrsten Sinema (Arizona).

Liés aux lobbies (Manchin et le charbon), courtisés par les dirigeants du parti, enivrés par leur pouvoir de « pivots » au Congrès et faisant payer très cher leurs votes, ces deux-là sont le cauchemar du gouvernement actuel et de son programme progressiste.

Le tableau ne serait pas complet sans l’évocation de Donald Trump qui, même relativement silencieux depuis que Twitter l’a censuré il y a dix mois, n’en continue pas moins de tirer les ficelles et de déterminer qui peut, ou ne peut pas, être candidat républicain, au Sénat ou à la Chambre, dans un très grand nombre de circonscriptions. Le tout nouveau gouverneur de l’État de Virginie, Glenn Youngkin, a été adoubé par l’ex-président avant de faire campagne.

La croyance selon laquelle l’élection de 2020 a été « volée » par les démocrates et par Joe Biden fait désormais partie du catéchisme républicain. Elle recueille l’adhésion d’une nette majorité d’élus et d’électeurs de ce parti.

Au pouvoir dans une trentaine d’États (généralement les plus petits), les gouverneurs et élus régionaux républicains sont en train de changer, pas à pas, les règles du jeu électoral, avec l’objectif à peine maquillé de rendre plus difficile l’exercice du droit de vote par des groupes identifiés démocrates, lors des élections de mi-mandat en 2022 et de l’élection présidentielle en 2024. Le redécoupage des circonscriptions au profit du parti localement au pouvoir est effronté et manifeste.

Dans ces conditions, avec ces sinistres augures, et un taux d’approbation passé de 47 à 43 % entre le 1er septembre et le 31 octobre, que peut faire Joe Biden ?

La baisse continue du chômage, la réussite relative de la campagne anti-COVID, le passage de plans de soutien à la relance de 1800 milliards (en avril) et aux infrastructures de 1200 milliards (ces tout derniers jours… et surprise ! — avec quelques voix républicaines à la Chambre) ; peut-être bientôt une réussite en demi-teinte de la COP26 avec une forte participation américaine… tout cela pourrait-il inverser la tendance ?

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale
à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com 

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