Chronique de la folie

« Le mot qui me paraît le plus perfide, ce n’est pas le mot “fou”, […] le mot que je redoute, moi, c’est malade mental », disait Michel Foucault.

Oui, impossible de parler de la « folie », de ce schisme qui persiste entre le normal et le pathologique, sans évoquer le philosophe adoré/détesté Michel Foucault. Qu’on soit ou non en accord avec sa pensée, on ne peut nier l’immense coup de pied dans la fourmilière qu’il aura asséné à une société qui n’avait aucune envie de considérer les possibles dérives du pouvoir médical institutionnel. Dans l’expression « malade mental », il voyait une continuation, une accentuation, mais « déguisée », de cette rupture du dialogue entre les deux extrémités de ce qui s’avère en fait un continuum entre le « raisonnable » et le « déraisonnable ».

Aujourd’hui, dans quel état est notre dialogue avec ceux pour qui le monde est devenu fragments ? Certes, nous avons évacué de notre vocabulaire le mot « internement » pour le remplacer par « hospitalisation », qui, disons-le, peut s’éloigner radicalement, dans l’expérience, de sa racine étymologique hospistali (qui renvoie à l’hospitalité). Un séjour en psychiatrie est rarement raconté comme une expérience où l’accueil aurait été au premier plan. Ce n’est pas le rôle, dirons-nous, de ce lieu où toutes les fins du monde aboutissent, de cette « dernière ligne » qui en est aussi une première autant qu’une après-dernière. On y vise le rétablissement, évidemment, avec des moyens qui, comme partout ailleurs dans ce système qui se désagrège sous nos yeux, sont largement insuffisants.

Mais peut-on faire mieux ? Là est la question, il me semble. Entre des campagnes de sensibilisation toujours centrées sur la responsabilité individuelle (pensons à celle qui implique des autoportraits, puis des filtres à glisser sur nos photos de profil, comme une mise en abyme symbolique de ce gros plan sur l’individu) et une pression toujours plus grande sur les soignants, les proches aidants et les organismes communautaires, où sont les lieux d’espoir ? Quelle place accordons-nous à ceux qui, parce qu’ils nous effraient, nous échappent, vivent encore une sorte de « mise au ban du village » version 2021 ?

Nicolas écrit : « J’ai désormais une réputation de personne perturbée. Les réseaux sociaux n’aident pas à contenir le tango violent de mon cœur… J’ai maintenant 27 ans. Est-ce que la brume va se dissiper ? Je me connais. Je sais quels sont mes circuits dangereux. La responsabilité est entre mes mains. Si je vis jusqu’à 80 ans, c’est grâce à moi. Si je meurs suicidé, c’est par ma faute ! C’est aussi un peu la faute de l’affaissement du système public de santé et de services sociaux. En effet, j’ai perdu ma place en psychiatrie bien que j’appelle Suicide Action Montréal chaque mois. »

Quelle lucidité, non ? Je reconnais bien là le discours de ceux qui reviennent de loin. Ils ont cette tendance à jeter sur nos angles morts de puissants faisceaux lumineux.

Et il y a, sur les bas-côtés des autoroutes de ce que nous valorisons en pleine lumière, bien des ombres.

« Je ne suis qu’une voix parmi tant d’autres. Nous devons être des hordes de mères à redouter le pire et à garder espoir en un dénouement heureux », écrit cette mère.

Mais cette frontière entre les « fous » et les « sains », nous le savons, n’est faite que de grains de sable aussi volatils qu’imprévisibles.

On a beau le penser solide, cet échafaudage de soi qu’on présente à la face du monde pour le traverser, il peut parfois trébucher dans une charnière du temps, un trauma, une perte ou une réminiscence d’enfance, puis s’effondrer.

Nicolas, cette mère et tant de vos frères, sœurs, enfants ou amoureux, c’est nous aussi.

« Seule une poignée de gènes, d’atomes et d’expériences nous distinguent l’un de l’autre », rappelle la psychiatre et poétesse Ouanessa Younsi en parlant de son patient, celui qui se tient sur l’autre chaise, dans le toujours aussi pertinent Soigner, aimer.

Est-il là l’espoir ?

Dans tous ces soignants, ces proches aidants (dont vous êtes), ces « survivants » (dont vous êtes aussi), ces art-thérapeutes pas assez reconnus, ces travailleurs du communautaire sous-payés, tous ces murs porteurs de nos effondrements, qui continuent de soigner en n’oubliant jamais l’amour ?

Combien de temps tiendront-ils encore ?

Appel aux récits

Parlez-moi des vôtres qui logent, quelque part dans les brumes, mais aussi de vous, de vos effondrements, de vos reconstructions et de tous ceux et celles qui soignent en aimant.

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