Les mots pour le dire

Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément. » Non. Pas tout le temps. Le français n’est pas une langue facile. Cette langue a beau être plus simple que le latin, d’où elle provient, elle demande que l’on soit agile.

Comment déterminer s’il faut écrire « c’est », « s’est » ou « sait » ? Pourquoi pas « sais », « ses », « ces » ou encore tout bonnement « c » ? Bien des gens laissés toute leur vie dans l’embarras de pareilles difficultés n’hésitent pourtant pas à se proclamer experts en épidémiologie, du moins si l’on en juge par l’usage laborieux du français qui prévaut dans la communauté des complotistes. Si on reste à la surface de leurs mots, il est facile de dénigrer ces gens sans avoir à se demander ce qui, dans la société, les pousse à tenir de pareilles positions.

Les usages linguistiques disent beaucoup de nous, pour peu qu’on les interroge. Ils parlent de notre position sociale, de notre rapport relatif au monde, des forces qui pèsent sur nos vies, de celles que nous exerçons sur autrui. La langue constitue l’expression d’un pouvoir relatif. Regardez ce président d’Air Canada, tout à fait décomplexé, capable d’affirmer qu’il ne souhaite pas parler français. Il rappelle ce temps, il y a soixante ans, où le président du Canadien National, Donald Gordon, proclamait sans gêne qu’aucun de ses dix-sept vice-présidents n’était francophone. Il affirmait que les francophones n’avaient pas les compétences requises pour occuper ces postes. Or ce M. Gordon n’avait lui-même que de très maigres études…

À cette époque, celle de l’âge d’or du hockey, tout le monde répétait volontiers que René Lecavalier parlait bien, qu’il était un exemple à suivre. Cette maîtrise de la langue, que Lecavalier symbolisait, rappelait que le français est une langue de rang, qu’elle exprime un statut social. Pendant ce temps, à la patinoire du quartier, chez moi, en bas de la côte, on continuait sans sourciller, dans la suite de nos hivers, à se passer la puck et à remplacer quantité de verbes par des déclinaisons empruntées à la liturgie catholique. La vraie langue de la patinoire ne fut jamais celle, toute lissée, de l’écran télévisé de René Lecavalier. Cette fascination pour son contraire, pour la langue des salons littéraires, tenait d’une forme d’incapacité à accepter la réalité brute autrement qu’avec un certain mépris.

Les Québécois, en français comme en anglais, ont de tout temps été tenus pour muets, au nom de ce mépris. Ils écoutaient les autres parler d’eux. Les Québécois auraient sans doute perdu la mémoire avec la parole s’il avait été en leur pouvoir d’oublier comme de se taire. Autrement dit, ce peuple de lainages, de tissages et de choses molles faisait au mieux de beaux tapis de porte.

L’imposition d’une langue dominante continue aujourd’hui de faire partie des mêmes stratégies anciennes vouées à purger pareille société de sa volonté d’affirmer son existence. Au nombre des traits caractéristiques de notre époque, les effets produits par l’usage de mots voués à travestir la réalité en faveur d’injonctions financières devraient à cet égard être considérés de plus près.

Prenons l’usage constant du terme « classe moyenne ». Les gouvernements Trudeau et Legault, comme la plupart de leurs homologues occidentaux, en font leurs choux gras. À les entendre répéter ce terme qu’ils appliquent à tous, on en vient à croire que la société est une vaste surface sans aspérités, lissée par une grosse Zamboni économique. Dans cette fable d’une société moyennisée, nous partons tous, en principe, sur un pied d’égalité. Chacun sait que ce n’est pas vrai, mais cette fable permet aux uns de continuer de s’autoriser à marcher sur les pieds des autres.

Parmi les mots de cette langue mondialisée se trouve encore celui de « mérite ». Ce terme galvaudé permet aux mieux nantis de justifier leur hauteur par leur seule vertu, tout en s’indignant périodiquement des plaintes entendues aux portes de leur château. Les puissants célèbrent volontiers le mythe de l’« égalité des chances » dans la mesure où leurs succès leur apparaissent s’expliquer par leurs seuls efforts personnels, par leur « agenda chargé ». Le mérite, surtout lorsqu’on gagne 400 000 $ ou 10 millions par année, voilà un des parfums les plus plaisants de la bonne conscience des gagnants.

Combien de fois avez-vous entendu prononcer, pendant la pandémie, le mot « résilience » ? On nous le répète inlassablement : il faut apprendre à prendre soin de soi, tout en portant sur son dos ce qui nous casse les reins. Vous êtes malade ou fatigué ? Suivez les tutoriels que votre employeur vous a généreusement concoctés pour vous soigner. Vous êtes congédié ? Inutile de montrer du doigt les conflits de travail, les salaires dérisoires ou des rapports de domination : c’est l’occasion pour vous d’explorer « de nouveaux défis », pour devenir plus fort, pour trouver en vous un nouveau ressort. Sans surprise, la résilience fait aujourd’hui partie du discours dominant des entreprises.

Même le sort de la planète ne dépend que de vous. Apprenez à économiser plutôt qu’à réclamer davantage. Payez un peu plus pour manger bio. Vous pouvez toujours lire sur la « simplicité volontaire » ou le « commerce équitable », qui vous expliquera soit que vous n’avez besoin de rien, soit que « tous les petits gestes comptent ».

Les décennies passent. Pourtant nous sommes encore étonnés d’apprendre que, derrière le mépris renouvelé à l’égard du français, c’est en fait une autre langue, celle d’un monde particulier, qui continue de réciter le vieux monologue des vertus de l’aliénation. Et cette langue, parlée aujourd’hui tout aussi bien par un p.-d.g. d’une compagnie aérienne qu’un candidat à la mairie, s’impose partout au nom du sacro-saint pouvoir économique de quelques-uns.

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