La valeur du français

Le tout premier commissaire aux langues officielles du Canada, Keith Spicer, avait identifié ce qu’il considérait être la source des déficiences chroniques d’Air Canada en ce qui concerne les obligations du transporteur aérien, alors une société de la Couronne, de livrer des services en français. Il s’agissait tout simplement du manque de volonté de ses dirigeants.

« Il n’existe pas un seul problème, technique ou administratif, posé par la réforme linguistique que la Société Air Canada ne pourrait résoudre si son attitude était autre, a conclu M. Spicer vers la fin de son mandat, en 1976. Malheureusement, elle a abordé la question des langues avec crainte et méfiance et s’est retranchée dans une attitude négative. Il n’est donc pas surprenant que ses employés aient compris que le respect du choix linguistique des passagers ne constituait pas une grande priorité. »

Quatre décennies plus tard, en 2016, le commissaire Graham Fraser avait repris la citation de M. Spicer dans son propre rapport concernant Air Canada dans le but de souligner à quel point la situation avait à peine évolué depuis les années 1970.

« Tout comme mes prédécesseurs, j’ai utilisé, sans succès, divers pouvoirs que la Loi me confère afin de tenter d’obliger Air Canada à mieux respecter ses obligations linguistiques à l’égard du public voyageur, avait écrit M. Fraser dans un rapport. Après des centaines d’enquêtes et de recommandations, après une vérification exhaustive et après deux recours, dont l’un jusqu’à la Cour suprême du Canada, force est de constater que mes multiples interventions, à l’instar de celles de mes prédécesseurs, n’ont pas donné les résultats souhaités. »

Préoccupations rejetées

La direction d’Air Canada a toutefois rejeté du revers de la main les préoccupations de M. Fraser. « Vous semblez faire valoir avec insistance que les efforts d’Air Canada liés à la [Loi sur les langues officielles] sont toujours ou systématiquement insuffisants, a répliqué le premier vice-président et chef des affaires juridiques d’Air Canada de l’époque, David Shapiro. Nous nous opposons vivement à votre interprétation du rendement d’Air Canada en matière de langues officielles. Votre évaluation reflète une exagération du problème. »

Il n’est alors guère surprenant que le conseil d’administration d’Air Canada n’ait pas accordé beaucoup d’importance à la question du bilinguisme lorsqu’il a sélectionné un nouveau président-directeur général pour l’entreprise plus tôt cette année. En choisissant Michael Rousseau, qui avait travaillé en Ontario et aux États-Unis avant de se joindre à Air Canada à Montréal en 2007, les douze membres du conseil (dont deux francophones) avaient cité ses compétences en matière de gestion financière, dans le contexte où l’entreprise subissait encore les contrecoups de la pandémie et cherchait une bouée de sauvetage en provenance d’Ottawa.

Il demeure tout de même étonnant que M. Rousseau n’ait pas semblé éprouver la moindre gêne à prononcer un discours entièrement en anglais mercredi devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, et ce, malgré l’avertissement offert par l’équipe de l’actuel commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge, voulant qu’un tel geste puisse soulever la polémique.

Il est encore plus étonnant que le p.-d.g. d’Air Canada se soit vanté devant les journalistes d’avoir pu vivre exclusivement en anglais à Montréal depuis 14 ans, comme s’il ignorait le caractère délicat de la question linguistique au Québec et l’histoire de la lutte des francophones pour préserver leur langue et leur culture en Amérique. Devant le tollé soulevé par ses propos, M. Rousseau s’est vite excusé et s’est engagé dans un communiqué de presse à « améliorer » son français. Mais sa bavure était bien trop énorme pour qu’il puisse réparer les dégâts qu’elle a causés à sa propre réputation ainsi qu’à celle de l’entreprise qu’il dirige en formulant un simple mea culpa par voie de communiqué.

Une inscription dans les annales

M. Rousseau mérite maintenant une inscription dans les annales de l’histoire à côté de Donald Gordon, ancien grand patron du Canadien National maintenant décédé, qui, en 1962, avait justifié l’absence de francophones parmi les 17 vice-présidents de l’entreprise en laissant entendre que les Canadiens français manquaient de compétences en affaires. Sa déclaration avait poussé André Laurendeau à écrire, dans Le Devoir : « M. Gordon a une qualité : il est brutal. Il dit très fort ce que d’autres font aussi bien que lui mais sans le dire. »

M. Rousseau, à sa façon, vient de dire tout haut une vérité que vous ne trouverez nulle part dans les rapports d’Air Canada, qui vouent une obéissance totale aux dispositions de la Loi sur les langues officielles, même si les résultats sur le terrain prouvent le contraire.

« Contrairement aux institutions gouvernementales assujetties à la Loi sur les langues officielles, Air Canada ne reçoit aucun financement direct ou indirect aux fins de formations, de tests ou de communications, lit-on dans le Plan d’action linguistique 2020-2023 de l’entreprise. Il est néanmoins important de noter qu’Air Canada continue d’accroître les ressources humaines et financières qu’elle mobilise en vue de maintenir ses programmes linguistiques. »

En d’autres termes, le français n’est qu’un fardeau financier pour Air Canada. Il n’est pas surprenant que son p.-d.g., comptable de formation, n’y voie aucune valeur.

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