Un colon chez Platon

J’ai longtemps hésité avant de plonger dans l’œuvre romanesque de Jean-Pierre Charland. Ce dernier, historien et didacticien retraité de l’Université de Montréal, s’adonne avec succès au roman historique depuis une dizaine d’années. Son œuvre, abondante, comporte plusieurs « sagas » qui couvrent toutes les grandes périodes de l’histoire du Québec depuis la fin du XIXe siècle, en plus de quelques à-côtés comme un roman biographique sur Eva Braun, la compagne d’Adolf Hitler.

Si j’ai hésité à y plonger, c’est que, même si j’aime les romans et l’histoire, je crains toujours un peu ces gros romans historiques populaires à l’esthétique téléromanesque, dont la maison Hurtubise s’est fait une spécialité. Ils sont, en effet, souvent verbeux et enclins à une lecture romantico-nostalgique du passé non exempte d’anachronismes. Attention : je ne dis pas que Charland tombe dans ces travers ; je constate que le genre qu’il pratique s’y prête et que cela, généralement, m’en éloigne.

Génération 1970 (Hurtubise, 2021, 368 pages), le plus récent roman de Charland, m’a toutefois fait succomber à la tentation. L’époque et le sujet traités m’attiraient. L’histoire commence en 1974. Jacques Charon, le personnage principal, a vingt ans et entreprend des études en histoire à l’Université Laval. Là où on pourrait imaginer un jeune homme plein d’enthousiasme, en phase avec une époque plutôt libératrice de notre histoire, on retrouve plutôt un étudiant habité par le doute et l’anxiété.

Originaire du petit village de Manseau, dans le Centre-du-Québec, Charon est le fils d’un cultivateur pauvre et paumé. Le jour de son départ pour l’université, Charon reçoit cet avertissement de son père : « T’es sûr de ton coup ? L’université, personne connaît ça par icitte. C’est pas pour du monde comme nous autres. » Mon propre père, qui n’avait rien des défauts de celui de Charon, me servira la même phrase, quinze ans plus tard. C’est dire si, dans un Québec encore récent, le sentiment d’être né pour un petit pain était toujours prégnant dans les milieux populaires.

Le principal intérêt du roman de Charland est là, dans sa manière de saisir l’évolution historique et le changement social par l’entremise d’un personnage issu d’un milieu modeste qui les incarne au quotidien. Dans les années 1970, en effet, la démocratisation de l’accès à l’éducation commence à se faire sentir à l’université. Y arrivent en masse de jeunes Québécois et Québécoises qui sont les premiers de leur histoire familiale à mettre les pieds là. Pour ces pionniers, l’expérience s’avère certes grisante, mais elle s’accompagne d’inévitables inquiétudes.

« Plusieurs centaines, sinon quelques milliers de ruraux devaient affluer pour la rentrée du lendemain, écrit Charland. Des “colons” venus de Saint-Creux-LesMeuhMeuh pour participer au banquet du savoir évoqué par Platon. Et accessoirement, amuser les habitants de cette “grande” ville. »

Déterminé à réussir, Charon se sent néanmoins étranger à son nouvel univers. À l’écoute des conversations autour de lui, il a l’impression que les autres étudiants se connaissent déjà entre eux, parce qu’ils ont fréquenté les mêmes écoles privées de Québec, alors que lui vient d’un autre monde, celui de la pauvreté rurale. Il entend les autres parler de leurs vacances au chalet ou en voyage, alors que lui a passé l’été au travail dans une usine de Laurier Station.

En classe, même s’il était bon au cégep, il peine à trouver ses repères. « Il avait la cruelle impression d’être le seul à éprouver des doutes », note le romancier dans une juste formule qui saisit un sentiment que les universitaires de première génération — j’en sais quelque chose — sont nombreux à avoir éprouvé. Charon se sentira moins seul en devenant ami avec deux autres « étrangères », Diane et Monique, des trentenaires mariées, secrétaires, qui font un retour aux études.

Historien social, Charland s’intéresse plus à l’histoire des mentalités et des conditions socioéconomiques qu’à l’histoire politique. Dans Génération 1970, le contexte historique est donc évoqué par de subtiles références à des réalités de l’époque : un personnage mange à l’hôtel Le Concorde qui vient d’ouvrir, les automobilistes commandent dans des interphones chez A & W, l’émission Appelez-moi Lise est à l’antenne en fin de soirée, les journaux publient des reportages sensationnalistes sur la liberté sexuelle des cégépiens, etc.

L’histoire, dans ce roman, est surtout ailleurs, c’est-à-dire dans l’expérience de la nouvelle réalité sociale vécue par de jeunes universitaires qui, hier encore, auraient été cultivateurs, ouvriers, épouses à la maison ou secrétaires. Sur ce plan, Génération 1970 est une réussite. En attribuant une famille lourdement dysfonctionnelle à son personnage principal, Charland plombe toutefois un peu son récit et détourne l’attention.

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