«Zéro net»-blanchiment

La finance internationale vole le spectacle aux leaders politiques en ces débuts de COP26. Dans l’ombre de la surenchère des discours à Glasgow, banquiers, assureurs et gestionnaires de portefeuille sont toujours plus nombreux à s’engager formellement sur la voie de la carboneutralité pour 2050 ou avant. Il restera à traduire décarbonation des portefeuilles en décarbonation de l’économie.

Formée il y a quelques mois, la Glasgow Financial Alliance for Net Zero réunit désormais 450 acteurs financiers de 45 pays, qui représentent quelque 130 000 milliards de dollars d’actif, a précisé mercredi l’ancien gouverneur des banques d’Angleterre et du Canada Mark Carney. Les membres s’engagent à suivre les directives scientifiques pour atteindre la carboneutralité d’ici 2050, à transmettre chaque année de l’information sur leurs progrès et sur les émissions de gaz à effet de serre qu’ils financent, à participer à réduire les émissions de moitié d’ici 2030, et à réviser leurs objectifs tous les cinq ans.

« Nous avons désormais l’essentiel de la “plomberie”  […] afin que chaque décision financière prenne le climat en compte », s’est réjoui Mark Carney. L’envoyé spécial des Nations unies pour le financement de l’action climatique prend cependant soin d’ajouter que pour cela, « les entreprises doivent mettre en place des plans de transition solides et les États, des politiques prévisibles », lit-on dans un texte de l’Agence France-Presse.

Mesure de l’empreinte carbone

M. Carney aurait également dû soulever la problématique liée à la traçabilité des émissions tout au long de la chaîne de production jusqu’à la destination et la divulgation de l’empreinte carbone et des risques liés au climat.

Beaucoup de chemin a été fait depuis la création, fin 2015, du Task Force on Climate-Related Financial Disclosures, qui constitue aujourd’hui une référence en matière d’informations financières sur les changements climatiques. Mais rien n’est encore normalisé, réglementé. Dans une note, le Groupe investissement responsable reprenait récemment le constat d’une nouvelle étude de l’initiative Carbon Tracker et du Climate Accounting Project, selon laquelle plus de 70 % des plus grands émetteurs de carbone au monde « n’ont pas tenu compte du climat dans leurs états financiers de 2020 et n’ont pas fourni d’indication sur les raisons pour lesquelles la question du changement climatique pourrait ne pas être importante pour leurs activités […]. De plus, 80 % des vérificateurs n’ont pas semblé évaluer les effets des risques climatiques lors de la vérification financière de ces entreprises ».

Dans une étude d’une trentaine de pages publiée lundi, Morningstar relevait les commentaires de gestionnaires d’actifs qui estiment que le risque d’un « net zero-washing » est bien réel, la méthodologie sous-jacente étant émergente et la divulgation plutôt inégale d’une entreprise ou d’un émetteur à l’autre. Il n’existe pas encore de norme harmonisée qui serait applicable à l’ensemble de l’industrie ou qui permettrait de lier la décarbonation des portefeuilles à la décarbonation de l’économie réelle.

L’importance de l’enjeu s’impose

Le travail à accomplir reste donc plutôt prenant pour un système financier qui, à ce jour, alimente davantage qu’il n’atténue la crise climatique, met en exergue Morningstar. Mais l’importance de l’enjeu impose son diktat. On n’en est plus au risque de se retrouver avec des actifs échoués dans les portefeuilles. Le réchauffement climatique est passé d’un risque d’investissement à un risque systémique, et la contribution du secteur financier est cruciale. La science conclut que la destruction de valeur causée par le réchauffement climatique est en cours, que l’actuelle trajectoire devrait retrancher entre 11 % et 14 % du PIB mondial au tournant de 2050. Que tout retard dans l’action intensifiera l’ampleur de la destruction de valeur, chaque hausse à la marge de la température imposant une charge toujours plus lourde sur la nature, les humains et le système financier.

Dans l’étude de l’agence d’évaluation, les gestionnaires évoquent que leur engagement vers la carboneutralité se heurte à la difficulté de déterminer des cibles en raison de la qualité de l’information disponible et de la faiblesse et l’inconsistance de la divulgation des données liées aux émissions de GES, et ce, davantage si on élargit le spectre au « Scope 1 » (émissions directes de GES), au « Scope 2 » (émissions indirectes liées à l’énergie) et au « Scope 3 » (définition plus large permettant d’avoir une vision complète de l’empreinte carbone sur l’ensemble de la chaîne). Au demeurant, ces données reflètent le passé et constituent une indication plutôt limitée de la préparation à la transition, compte tenu des engagements de réduction plus élevés requis pour atteindre les cibles de limitation du réchauffement.

Dans son document, Morningstar ajoute que l’accès aux données pertinentes est plus aisé auprès des entreprises publiques et inscrites en Bourse, beaucoup moins chez les entreprises privées et sur le marché obligataire. Dans leur désir d’influencer les choix organisationnels par le pouvoir de militantisme que leur confère leur rôle de partie prenante stratégique, ces investisseurs institutionnels ont souvent devant eux des États souverains et des sociétés d’État.

Dans le domaine des infrastructures, près des deux tiers des besoins de financement sont exprimés par les pays en voie de développement, ce qui pose notamment un risque d’instabilité réglementaire et de manque de transparence.

Bref…

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