Mettre fin aux «freak shows»

Bien avant que les médias de masse soient assez développés pour accaparer tous les temps libres de la classe moyenne nord-américaine, il y a eu l’âge d’or du cirque. Dès le XIXe siècle, des compagnies américaines voyagent de ville en ville, des deux côtés de la frontière, pour divertir petits et grands avec leurs manèges, jeux d’adresse, spectacles de marionnettes, clowns, acrobates et artistes hors de l’ordinaire.

Pour attirer les spectateurs, on rivalise d’audace pour recruter des « monstres de foire ». Parfois, il s’agit d’animaux extraordinaires, préférablement exotiques, nés avec une malformation congénitale quelconque. Le plus souvent, il s’agit de personnes handicapées. En les exhibant sur scène, on cherche à faire rire, à choquer, à susciter l’épouvante, voire carrément l’horreur.

Oyez, oyez ! Mesdames et Messieurs ! Venez voir cet enfant, né avec deux doigts à chaque main ! Ou cette petite fille-araignée (aux quatre jambes) ! Ou cette femme à barbe ! Ou cet « homme-éléphant » (souffrant d’une tumeur à la tête) ! Ou ces jumeaux siamois qui feront des pirouettes pour vous !

Venez observer la dépouille du « géant » Édouard Beaupré ! Les restes de cet homme métis de sept pieds un pouce atteint de gigantisme, décédé en 1904, furent exposés à l’entrée du musée Éden de Montréal, pour attirer les passants, jusqu’à ce que la police s’en mêle et que la compagnie de cirque abandonne le corps dans un hangar.

Ou venez plutôt visiter le Palais des nains, rue Rachel ! Là où vous pouviez, dès 1926, épier le quotidien des membres d’une famille de petite taille, ce qui leur permettait de gagner leur vie.

La crise économique des années 1930 frappe les freak shows de plein fouet, et le concept tombe en désuétude après la Deuxième Guerre mondiale. C’est que pendant que d’un côté, les compagnies européennes et américaines divertissaient les foules avec des personnes handicapées exhibées comme des « monstres », d’un autre, plusieurs gouvernements avaient mis sur pied des politiques eugénistes.

Au Canada, l’idée que les « dégénérés » devraient être éliminés de la société fait surtout son chemin dans l’Ouest, aboutissant à des lois sur la stérilisation forcée de « faibles d’esprit » en Alberta (1928) et en Colombie-Britannique (1933). Au Québec, l’Église catholique s’oppose fermement à toute forme de stérilisation et donc d’eugénisme formel. Cela dit, l’idée que les personnes handicapées (physiquement ou mentalement) et les autres « tarés » (ce qui comprend à l’époque les alcooliques, les travailleuses du sexe, les criminels, etc.) devraient éviter de se reproduire prend racine dans certains milieux ici comme ailleurs.

En Europe, les nazis procèdent à l’enfermement puis au meurtre systématique des personnes handicapées. Après l’Holocauste, l’Occident sous le choc commence à réfléchir un peu plus sérieusement aux droits de la personne. On se moque encore des handicaps, à la télévision comme dans les cours d’école. Mais on se demande au moins si c’est « politiquement correct » de le faire.

Au lendemain du jugement de la Cour suprême dans l’affaire de Mike Ward et de Jérémy Gabriel, on s’est demandé : a-t-on le droit de fantasmer sur le meurtre d’un enfant handicapé dans le cadre d’un spectacle d’humour, pour faire rire ? Mais on a négligé de se poser la question : pourquoi fantasmer sur le meurtre d’un enfant handicapé fait-il rire une masse critique de gens, au point d’être commercialement viable ? Quel est le lien historique entre l’industrie du divertissement, les spectacles d’humour et la violence envers les personnes handicapées ?

Avec ces interrogations, on se sort du paradigme assez stérile, il me semble, où on s’inquiète de sa liberté de stigmatiser sans se demander d’où vient le désir de le faire. C’est là que la réflexion devient plus intéressante, à mon avis.

Peter Dinklage, l’acteur qui a incarné avec brio Tyrion Lannister dans la série Game of Thrones, a parlé à maintes reprises de tous les rôles dégradants qu’il a dû rejeter avant de tomber sur quelques rares projets où son nanisme ne serait pas mis en opposition avec sa dignité. Encore aujourd’hui, les personnes handicapées sont souventinvisibilisées dans la culture populaire. Ou encore, elles sont mises en avant dans des scénarios clichés, où on les admire pour avoir « surmonté » leur handicap — nécessairement présenté comme un problème à régler — avec une extraordinaire force de caractère. Il est encore rare, à l’écran comme sur scène, de simplement les voir être, dans leur individualité, leurs forces, leurs faiblesses, leur sexualité, leur humour, bref, leur humanité.

Les prises de conscience se font, toutefois, et les mouvements contre le capacitisme progressent. Qui sait, bientôt, on aura assez changé la culture populaire pour qu’il ne soit plus commercialement profitable, tout simplement, de parler devant les foules d’assassiner un enfant, pour faire une petite blagounette. Qui sait, on aura même fait plus de place aux personnes handicapées dans le milieu de l’humour, et on cessera de débattre de comédie et de discrimination comme si ces artistes n’existaient pas.

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