Les pleurnichards

Aux yeux du gouvernement Legault, les opposants à ses politiques au sein de la société civile peuvent se diviser en deux catégories : les militants et les pleurnichards.

Parmi les premiers, on trouve les adversaires de la Loi sur la laïcité de l’État, les antivaccins, ceux qui reconnaissent l’existence du racisme systémique ou encore les wokes. Un des conseillers du premier ministre a qualifié de pleurnichards les environnementalistes qui se sont plaints de ne pas avoir été consultés avant la COP26, mais on pourrait inclure dans le groupe les médecins de famille qui trouvent qu’on leur en demande trop.

Certains parlent d’arrogance, mais en sa qualité de père autoproclamé de la nation québécoise, M. Legault estime savoir mieux que quiconque ce qui est bon pour elle. Comme chacun sait, une famille n’est pas une démocratie, mais une dictature bienveillante.

Depuis qu’il a fondé son propre parti, M. Legault a perdu l’habitude d’être contredit. Elle est bien loin l’époque où lui-même alimentait la contestation au sein du PQ. Les militants libéraux ont beau être reconnus pour leur discipline, les congrès du PLQ ont presque l’air de foires d’empoigne à côté de ceux de la CAQ.

Qui plus est, pendant toute la durée de la crise sanitaire, M. Legault a pris l’habitude de gouverner pratiquement sans opposition. Le moindre questionnement, qu’il vienne des autres partis ou des médias, était interprété comme un manque de solidarité envers la nation en péril. En convoquant une nouvelle session parlementaire, le premier ministre a indiqué qu’on pouvait tourner la page de la pandémie, mais les mauvais plis peuvent être difficiles à effacer.

  

Dans l’état actuel des choses, les partis d’opposition ne sont pas en mesure de le forcer à une quelconque remise en question. À moins d’un an de la prochaine élection, ils ont déjà beaucoup à faire pour avoir au moins l’air présentable.

La semaine dernière, M. Legault s’est délecté sans retenue de la zizanie qui a éclaté au grand jour au sein du caucus libéral. Aussi bien Gaétan Barrette que Marie Montpetit sont maintenant hors jeu. Dominique Anglade, qui n’en menait déjà pas large, doit s’interroger sérieusement sur l’équipe de candidats qu’elle arrivera à former. Qui voudra s’embarquer dans cette galère ? Renouveler est une chose, rebâtir à partir de zéro en est une autre.

Paul St-Pierre Plamondon doit se poser la même question. Se faire lui-même élire sera tout un défi. Personne au PQ ne se fait d’illusion. Former l’opposition officielle constitue un objectif hors de sa portée. Il s’agit plutôt de survivre en espérant des jours meilleurs.

La bonne performance de Gabriel Nadeau-Dubois ne peut pas masquer la difficulté qu’éprouve QS à poursuivre sur son élan d’il y a trois ans. Le dernier sondage Léger enregistrait un tassement de 5 points par rapport à l’élection de 2018.

Il est difficile de savoir ce qu’il restera du Parti conservateur du Québec d’Éric Duhaime quand l’opposition aux mesures sanitaires ne mobilisera plus. Même aujourd’hui, il ne semble pas menacer sérieusement l’hégémonie de la CAQ dans la région de Québec.

  

Les partis d’opposition en étant incapables, plusieurs n’ont pas d’autre choix que de se tourner vers Ottawa pour faire contrepoids au gouvernement Legault. Même ceux qui souhaitent une plus grande autonomie pour le Québec s’inquiètent de l’utilisation que la CAQ pourrait en faire.

La santé a beau être un champ de compétence exclusif des provinces, la Loi canadienne sur la santé est perçue depuis longtemps comme un rempart nécessaire contre la progression d’une « médecine à deux vitesses ». La désespérante incapacité des gouvernements successifs à prévenir la dégradation du réseau de la santé, qui s’est encore accélérée durant la pandémie, en arrive à faire paraître comme un mal nécessaire l’imposition de normes plus élevées par Ottawa.

Il est sans doute enrageant d’entendre des gens qui continuent à subventionner l’industrie pétrolière à coups de milliards faire la leçon au Québec en matière d’environnement. Ceux qui s’inquiètent de voir le gouvernement Legault se lancer dans cette aberration que constitue le « troisième lien » sans même attendre que le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) en fasse l’examen n’en approuveront pas moins la décision d’Ottawa de faire sa propre évaluation du projet et se réjouiront s’il refuse de le financer.

Rendre le Québec plus autonome est assurément souhaitable, mais la défense de ses champs de compétence ne doit pas servir de paravent à l’incurie. On n’est pas un pleurnichard simplement parce qu’on demande à un gouvernement de faire preuve d’efficacité et de bon sens.

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