La discrète

Dans une interview diffusée jeudi dernier par CNN, la présidente de Taiwan, Tsai Ing-wen, a reconnu que des soldats américains se trouvent dans l’île autonome, dans le contexte d’une coopération militaire.

Que Taiwan, pays démocratique indépendant de facto mais isolé diplomatiquement, île de 23 millions d’habitants revendiquée par la Chine, ait des relations étroites avec les États-Unis — y compris sur le plan militaire — est un secret de Polichinelle.

Mais que la chose soit dite explicitement, dans le triangle potentiellement explosif que constitue la délicate relation Washington-Pékin-Taipei, voilà qui est nouveau.

C’est la première fois que Taiwan reconnaît de façon explicite une telle présence. « Oui, a-t-elle dit, il y a des soldats des forces spéciales américaines » dans l’île de Taiwan, « même s’ils ne sont pas aussi nombreux qu’on le pense ». « Taiwan est en première ligne pour défendre la démocratie », s’est justifiée Mme Tsai.

Elle faisait implicitement référence à un article publié le 7 octobre par le Wall Street Journal, dans lequel on écrit qu’« une vingtaine de membres des forces spéciales des marines sont stationnés à Taiwan depuis plus d’un an », avec pour mission d’entraîner des forces taiwanaises.

Dans cette histoire, il y a ce qu’on fait et ce qu’on dit. La doctrine de « l’ambiguïté stratégique » serait-elle en train de céder le pas à un conflit plus ouvert ?

Sur un plan diplomatique officiel, Washington ne reconnaît que Pékin comme représentant de la Chine. Il y a tout juste 50 ans, en octobre 1971, Taipei avait perdu aux mains de Mao Zedong le siège qu’elle détenait à New York depuis la fondation de l’ONU.

L’année suivante, le voyage de Richard Nixon en Chine allait accentuer l’isolement de Taipei, Washington finissant en 1979 par reconnaître la République populaire de Chine. Les Chinois ont fait accepter aux Américains le principe « d’une seule Chine », Washington constatant le « conflit de souveraineté » sans prendre parti, tout en défendant l’idée d’une grande autonomie de l’île et de la défense de ses libertés.

Même sans relations officielles, Washington et Taipei sont restés très proches… Dans le district de Neihu, au nord-est de la capitale taiwanaise, se trouve un imposant bâtiment de quatre ou cinq étages — que j’ai vu en 2019 — à l’entrée duquel on peut lire « American Institute in Taiwan ». Il ne porte pas le nom d’ambassade, mais y ressemble furieusement. Des centaines de personnes y travaillent, employées par le gouvernement américain, pour la coopération culturelle, économique, commerciale… mais aussi politique et militaire.

Les ventes d’armes américaines à Taipei sont considérables, l’idée étant de fournir à Taipei les moyens d’une dissuasion crédible face au géant chinois. Ces fournitures militaires se chiffrent en milliards de dollars chaque année : bateaux, chars, avions de chasse, batteries de défense antiaérienne, etc. Tsai l’a dit à CNN : « Nous avons une étroite coopération avec les États-Unis visant à augmenter notre capacité défensive. »

Jusqu’à 2000, voire 2005, avant la modernisation à marche forcée de l’armée chinoise, Taiwan pouvait, selon les spécialistes, soutenir une guerre et repousser seule une offensive chinoise. Aujourd’hui, ce n’est plus vrai, même si — une fois Taiwan conquise militairement — il y aurait pour Pékin le problème de « tenir » l’île contre une guérilla et une large résistance populaire. Tout cela, alors que Pékin accentue la pression, avec des déclarations menaçantes, des survols aériens rapprochés…

Xi Jinping exprime régulièrement son impatience, répète que la réunification est inévitable, « par la force s’il le faut ». Le quotidien Global Times, repaire des radicaux, appelle régulièrement à l’invasion. Tout ça ne veut pas dire qu’elle aura lieu. Mais avec cette déclaration explicite, qui suivait celle de Joe Biden la semaine précédente (« Oui, nous défendrons Taiwan en cas d’agression »)… on s’éloigne des non-dits et de la fameuse « ambiguïté stratégique ».

Ces sorties peuvent-elles provoquer Pékin ? Ou au contraire, auront-elles un effet dissuasif ? On peut espérer que la seconde hypothèse sera la bonne…

Les déclarations de Tsai Ing-wen restent des petits pas, à l’image de son personnage : modeste, gradualiste et modéré. Cette indépendantiste a mis son option « sous le boisseau » ; elle ne demande aujourd’hui que le « statu quo pacifique ». Ni provocatrice ni suicidaire, par ses mots bien pesés à l’intention de Pékin et de la communauté internationale, elle espère simplement la continuation de la démocratie à Taiwan.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

À voir en vidéo