Nationaliser Facebook ou… Internet?

Nationaliser Facebook ? L’idée revient dans l’actualité ces jours-ci, mais circule dans les médias depuis au moins 2012, soit l’année où Facebook est entré en Bourse. Est-ce réaliste ? Et si la solution se trouvait du côté de la nationalisation du réseau Internet en entier ?

Si on recule de 15 ans, on constate que Facebook n’est pas tant la source du problème que le plus récent symptôme. La neutralité du Net, la taxation des sociétés médiatiques étrangères, avant cela le piratage de la musique et de la vidéo, ce sont tous des problèmes auxquels on a fini par associer une entreprise particulière : Rogers, Netflix, Napster…

Un autre de ces problèmes est le coût exorbitant de l’accès à Internet au Canada, qui se double de la difficulté pour les habitants de nombreuses régions d’avoir un accès à haute vitesse de qualité décente. L’interminable querelle entre Bell et Vidéotron sur le fameux accès aux poteaux pour acheminer la fibre optique là où elle n’a pas encore mis le pied dure depuis bien avant que Twitter n’ait vu le jour…

Peut-être la question devrait donc être : et s’il fallait nationaliser l’infrastructure Internet ? À son époque, Hydro-Québec a été créée en partie pour des raisons similaires à ce qu’on voit de nos jours avec Internet : l’accès au réseau coûte cher et est inégal d’une région à l’autre, ce qui pénalise une partie de la population. Le numérique est aujourd’hui le moteur qui fait de plus en plus tourner l’éducation, l’économie et les industries culturelles.

Et pourtant, son infrastructure est contrôlée par une poignée de sociétés privées.

Une nationalisation inévitable ?

En utilisant les mêmes arguments que ceux qui proposent de nationaliser Facebook, confier à une société d’État la gestion de l’infrastructure nationale du réseau serait un remède plus durable, avance donc Robert Proulx. M. Proulx compte 40 ans d’expérience dans les télécoms canadiennes. Ce diplômé du MIT a dirigé le fournisseur indépendant Xittel avant de le vendre à son rival Maskatel en 2015, puis de devenir consultant pour différents centres d’aide aux entreprises technologiques.

« La nationalisation des infrastructures, moi, j’y crois. C’est sûr que ça va arriver un jour. Si on avait confié la tâche à une société d’État il y a quinze ans, tout le Québec aurait aujourd’hui la haute vitesse à bas prix », dit-il au Devoir. Ironiquement, il y a quinze ans, Robert Proulx affirmait déjà la même chose.

Le temps passé depuis n’a pas rendu moins pertinente la question de la nationalisation, au contraire. En revanche, la nationalisation n’est pas plus à la mode qu’à l’époque. La seule fois où on a parlé de nationalisation ces derniers temps est du côté du cannabis. Le succès de cette approche demande encore à être prouvé.

Du côté des télécoms, l’approche pourrait tout de même bénéficier tant aux consommateurs qu’aux fournisseurs de services, croit Robert Proulx. Ils seraient les clients de cet organisme qui pourrait optimiser l’infrastructure et ainsi en réduire les frais de gestion. « Une seule paire de câbles de fibre optique relierait les grands centres partout au pays, là où les fournisseurs actuels ont déployé quatre ou cinq câbles, ce qui fait évidemment monter les coûts pour tout le monde », dit-il.

Les fournisseurs nationaux et régionaux combattraient à armes égales et se verraient obligés de se distinguer du côté des services offerts à leur clientèle, ce qui stimulerait la concurrence et l’innovation, deux thèmes que le fédéral et le provincial tentent sans cesse de mettre en avant.

Il faut avoir de la mémoire pour s’en souvenir, mais le Canada a déjà été un leader mondial de l’innovation en télécommunications : Bell innovait du côté de la téléphonie et les câblodistributeurs du côté de la télé. Ces entreprises étaient à l’époque… des monopoles.

Un tel modèle en 2021 corrigerait-il les travers de l’industrie ? « Les infrastructures n’étaient pas un problème dans ce temps-là », se rappelle à tout le moins Robert Proulx.

Facebook, société d’État ?

Nationaliser de la fibre optique serait sans doute moins un casse-tête que nationaliser les réseaux sociaux, même si leur immense popularité fait qu’ils sont devenus en quelque sorte la place publique (numérique) incontournable d’aujourd’hui.

Entre démanteler ou nationaliser Facebook, à peu près tout a été suggéré pour corriger les travers des réseaux sociaux. Pourtant, rien ne dit que Facebook continuera d’être la plateforme la plus fréquentée par tous. Sa direction s’inquiète d’ailleurs de la plus grande popularité de ses rivaux Snapchat et TikTok auprès des jeunes internautes.

Comment encadrer ce secteur dont l’évolution demeure incertaine ? Sans nationaliser, les autorités peuvent cibler les mégadonnées. Que ce soit Facebook le réseau social ou Meta le monde virtuel, ces données sont en quelque sorte l’infrastructure du monde numérique, explique le professeur en droit de l’Université de Montréal Pierre Trudel, qui s’intéresse de très près à cette question.

« Les réseaux sociaux sont un phénomène transnational qui dépasse les gouvernements, mais il faut reconnaître le bien commun derrière toutes ces plateformes : les mégadonnées. Ces données sont les traces que nous laissons derrière nous partout sur Internet. Si les États définissent des règles pour encadrer leur utilisation, il sera possible de distinguer ce qui est légitime de ce qui serait un usage abusif. »

Les données sont une ressource, un peu comme l’air et l’eau, résume en somme Pierre Trudel. C’est aux entreprises de les transformer ensuite pour en tirer une quelconque valeur. C’est d’ailleurs ce que fait Facebook ces jours-ci. Qu’on le veuille ou non, Facebook respecte les règles. Le problème, c’est que les règles ne savent toujours pas quoi faire avec les mégadonnées. Et on n’a pas encore parlé de métavers

On sait qu’Ottawa veut revenir sur Facebook dans les prochaines semaines. Le projet de loi fédéral sur le numérique a été enterré par les élections automnales, mais les libéraux reviendront à la charge sous peu. Ils pourraient évidemment encadrer les réseaux sociaux pour en limiter les travers. Mais ça ne réglera pas tout. Ce ne serait peut-être que poser un pansement sur une plaie béante, alors qu’un remède plus à plus grande échelle sera probablement nécessaire.

À voir en vidéo