Dehors novembre

À force d’échanges, nous commençons à nous connaître un brin. Vous remarquez, sans doute, que j’ai du mal à fermer les sujets. C’était aussi en cela, je vous le confie, que résidait une de mes faiblesses en tant que clinicienne. La fin des séances ou des psychothérapies m’était toujours difficile. Il m’arrivait de cumuler un retard en fin de journée qui devenait gênant, pour toutes ces fois où je n’avais su boucler la parole, lui asséner un point final, alors qu’il y avait toujours, il me semble, tant d’autres couches à ajouter, des étages à descendre, encore.

Alors, si vous me suivez, nous nous retrouverons bientôt avec quantité de fils tendus entre nous dans une sorte de conversation sans fin où nous oserons cumuler les couches de sens et réfléchir, ensemble, à la complexité humaine. En cette manière, nous serons aussi contre-culturels, à l’opposé des Marie Kondo et autres guides qui cherchent à classer nos désordres.

Déjà novembre. Impossible de clore sur la souffrance de la jeunesse, thème du mois d’octobre, puisqu’elle nous constitue tant, cette jeunesse. Nous avons abondamment parlé de celle, contemporaine, de ce à quoi elle nous convie, des miroirs qu’elle porte haut et fort, des pavés qu’elle jette à nos institutions.

De l’amour, nous avons toutefois peu parlé, il me semble, trop occupés que nous étions, à juste titre, à faire le procès des injonctions sous-jacentes au « mal du siècle » (Voir ce petit bijou de Catherine Lepage à l’ONF à ce sujet)

Pourtant, s’il est un thème rattaché à la jeunesse, c’est bien celui des premières grandes élévations amoureuses, des euphories qu’elles appellent, des grandes gifles qu’elles distribuent et des désenchantements qu’elles convoquent dans nos trames narratives.

Ma première « grande élévation amoureuse » s’est achevée d’une manière qui sert de propulsion à bien des pans de ma vie, notamment à ce désir de sonder l’âme humaine, ses mystères et ses fractures.

On commence à se connaître, vous et moi, alors, cette fois-ci, si vous permettez, c’est moi qui vous raconte, avant de lancer l’appel aux récits de novembre.

Il était très grand, très beau et très intelligent. Tout en superlatifs. On s’est aimés comme seuls les jeunes savent le faire, dans une intimité qui ouvre les chemins du cœur, des corps et de l’esprit.

Il y a eu les explosions de confettis, les montgolfières attachées à la cage thoracique, une accumulation de mots, d’odeurs, de gros plans sur des moments qui se vivent au ralenti, sur des années.

Puis, au début de sa vingtaine, il y a eu ce son qui s’est immiscé entre nous, doucement au début. On ne sait dire quand ni comment exactement il a commencé à s’échapper de nous. Le son est devenu voix, des voix, une horde de voix dans sa tête.

Graduellement, il est devenu une absence incarnée dans un corps aimé.

« PEP : Premier épisode psychotique ». J’apprendrai à nommer la chose beaucoup plus tard, dans un cours de psychopathologie, tandis que je m’affairerai à transformer ma perte en études supérieures.

Suivront les années de vide, les reprises en main, les hospitalisations, les policiers qui appliqueront la loi P-38 (Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui).

Je ne serai plus là pour y assister. C’est sa mère qui me racontera le cycle de la dévolution : police, hospitalisation, maison, police, hospitalisation, maison, police, hospitalisation, rue.

Demain, le 2 novembre, il y aura exactement huit années d’écoulées depuis ce jour où il a pris son vélo, avant de disparaître dans des brumes desquelles il ne sera jamais revenu.

La rivière a été fouillée.

Nous ne l’avons jamais retrouvé.

Sa mère continue de l’attendre. Et moi, je scrute le regard de chaque sans-abri croisé, dans une sorte de folle espérance. Pour ceux qui l’ont aimé, il ne reste que le souvenir d’avant les voix et un deuil sans corps.

Chaque fois que je raconte cette histoire, je comprends qu’ils sont légion, nos amours disparus dans les brumes. On en parle peu, mais on en connaît tous. Ils sont sur les trottoirs de nos villes, errants et intoxiqués, ou encore sur des avis de recherche qui n’attirent pas la sympathie du public.

Parler de santé mentale, c’est aussi réfléchir à ce grand échec collectif : celui de ne savoir que faire de tous ceux et celles qui vivent avec une horde dans la tête.

Appel aux récits

Parlez-moi d’eux, de ces amoureux ou amoureuses, de ces frères et sœurs, de ces fils ou de ces filles qui logent, quelque part dans les brumes.

nplaat@ledevoir.com

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