Avec nuance et prudence

Certaines des prises de position entendues depuis une semaine sur le futur cours Culture et citoyenneté québécoise (qui remplacera le cours Éthique et culture religieuse) ont à mes yeux été profondément désolantes.

J’y ai vu, en instantané, quelques-uns des plus navrants et des plus tristes travers de la vie de l’esprit et de la conversation démocratique actuelles, faits de cette certitude de savoir avant même de s’être assuré de connaître le sujet sur lequel on se prononce, doublée de la certitude d’être vertueux.

Il n’y a rien d’étonnant, dès lors, à ce que l’une et l’autre ressemblent parfois à des religions par et pour lesquelles on excommunie les impies et les incroyants. Ce qui passe alors à la trappe, c’est notamment un certain art de la nuance, une certaine retenue dans la vie intellectuelle appelée prudence, en même temps que l’ouverture à l’autre et la possibilité d’échanger avec lui en pensant pouvoir en apprendre quelque chose. Si vous n’avez jamais discuté avec quelqu’un qui ne pense pas comme vous, vous ne savez même pas réellement ce que vous pensez, disait en substance, et avec raison, un certain J.S. Mill…

Un cours que j’espérais…

On le sait peut-être : l’ayant étudié de près, je souhaitais l’abolition du cours ECR et j’ai même codirigé un ouvrage défendant cette position. Mais je pensais aussi, et l’ai aussi dit, que ce cours n’était pas sans mérites. La connaissance du fait religieux est souhaitable et le développement de la pensée critique et de l’art du dialogue également. De plus, et je tiens à le consigner ici par écrit, j’ai le plus profond respect pour M. Georges Leroux, un des concepteurs de ce cours, un homme immensément savant, brillant et un gentilhomme comme on en croise peu dans une vie. On s’est souvent parlé et on le peut encore, y compris de ces deux cours à propos desquels on diverge d’opinion.

Je souhaitais qu’on mette en place… un cours de citoyenneté. J’ai notamment développé cette idée dans un article qu’on peut lire dans la dernière livraison de la revue Argument. Si vous mettez la main dessus, vous constaterez de nombreux points de rencontre entre ce que je préconisais et le nouveau cours, dans la conception duquel je n’ai aucunement, ni de près ni de loin, été consulté ou impliqué.

Je me réjouis que l’on veuille développer la pensée critique et la capacité à dialoguer en ces heures de dangereuse polarisation ; que l’on veuille faire connaître les nouveaux médias et leurs périls et mettre en garde contre eux ; que l’on veuille parler de sexualité ; faire connaître nos institutions politiques ; parler de liberté d’expression et de liberté de conscience. Et de bien d’autres sujets que doit connaître le futur citoyen, la future citoyenne.

Je faisais aussi dans mon article état des dangers, des écueils que présente un tel cours. Ils sont, avec d’autres que je n’avais pas évoqués, tout à fait présents et menaçants au moment où on annonce le nouveau cours.

Je suggère qu’avant de se prononcer sur lui avec une certaine assurance, il convient d’attendre d’en savoir plus sur ce qu’on enseignera précisément ; qui le fera et comment on formera ces enseignantes et enseignants ; et comment on l’implantera.

Plus précisément, je suggère que pour se prononcer sur ce cours, certaines questions devraient être présentes à l’esprit de toutes les personnes intéressées par l’éducation au Québec — ce qui comprend, je l’espère, chacun de nous. En voici quelques-unes — et vous en ajouterez certainement d’autres. Des réponses données dépend en grande partie le jugement qu’on portera sur ce cours.

… et que je jugerai sur pièces

Deux des gravissimes dangers d’un tel cours sont l’endoctrinement et la propagande. Comment les définit-on, ce qui est bien entendu nécessaire pour les reconnaître ? Quelles mesures prend-on pour les éviter ? Sont-elles raisonnablement adéquates ?

Quelle formation offre-t-on sur ce sujet, mais aussi sur tous les vastes et souvent complexes contenus qui doivent être abordés, aux personnes qui enseigneront ce cours ?

Enseigner la pensée critique est louable. Mais comment s’y prend-on pour le faire ? Quelle place est faite à la philosophie pour enfants ? A-t-on sérieusement considéré qu’en plus de savoirs, la pensée critique demande des dispositions, des vertus (dites : épistémiques) ? Comment veut-on les faire développer ? Pas facile…

On présentera, et c’est tant mieux et nécessaire au futur citoyen, nos institutions politiques. Quelle perspective critique développera-t-on à ce sujet, et comment ?

La culture occupera une grande place dans le cours annoncé. Comment évitera-t-on les dédoublements avec d’autres cours ? Quelle place fera-t-on à la religion, dont il faudra bien parler ? Et aux aspects moins glorieux de cette culture et de notre histoire — de notre rapport aux Autochtones, par exemple ?

Il est au programme de ce cours des sujets sensibles, des questions polémiques, qui peuvent sans doute être abordées avec des adolescents, tandis que d’autres ne peuvent l’être avec des plus jeunes. Comment déploie-t-on ce curriculum dans le temps en respectant tout ce que cela implique ?

On va, et c’est tant mieux, implanter à petite échelle le cours avant de le généraliser à tout le réseau. Mais comment va-t-on évaluer cette implantation ? Qui le fera ? Comment prendra-t-on en compte ce qu’on découvrira ?

J’ai bien hâte d’avoir des réponses à ces questions (et à d’autres que je n’ai pu rappeler ici) afin de formuler sur ce cours un jugement prudent et nuancé.

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