Qui a peur de Steven Guilbeault?

La une du National Post de mercredi en disait long sur la méfiance qui règne envers Steven Guilbeault dans l’Ouest canadien. Le journal d’obédience conservatrice a choisi de juxtaposer deux photos de l’ancien militant de Greenpeace et d’Équiterre. La première montrait M. Guilbeault au moment de son arrestation en 2001, après qu’il eut escaladé la tour CN à Toronto pour y dérouler une bannière qui dénonçait l’inaction climatique des gouvernements canadien et américain.

La deuxième montrait le premier ministre Justin Trudeau et M. Guilbeault lors de l’assermentation de ce dernier comme ministre de l’Environnement. Le message du journal était clair : celui qui il n’y a pas si longtemps défiait la loi au nom de son idéologie écologiste est maintenant aux commandes de la politique environnementale canadienne.

Si les Québécois connaissent bien le passé de M. Guilbeault, les Canadiens anglais commencent seulement à se familiariser avec le parcours du nouveau ministre de l’Environnement. Et dans plusieurs coins du pays, les gens n’aiment pas ce qu’ils voient. La décision de M. Trudeau de nommer cet ancien militant de Greenpeace au moment où son gouvernement s’apprêterait à accélérer les démarches visant à atteindre ses cibles de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) est considérée comme un affront par beaucoup d’Albertains.

L’industrie pétrolière

Selon eux, l’opposition farouche de M. Guilbeault aux oléoducs et à l’exploitation des sables bitumineux ne ferait pas de lui un interlocuteur de confiance aux yeux de ceux pour qui l’industrie pétrolière demeure indispensable à la prospérité du pays. Les exportations de pétrole brut totalisaient près de 85 milliards de dollars en 2019. Avec la hausse récente du prix du pétrole, la valeur de ces exportations pourrait atteindre un record en 2021, renflouant non seulement les coffres du gouvernement albertain, mais aussi ceux du gouvernement fédéral de M. Trudeau.

La hausse fulgurante des prix des énergies fossiles sera le véritable éléphant dans la pièce à la Conférence des Nations unies sur le climat (COP26) qui s’ouvrira dimanche à Glasgow, en Écosse. L’incapacité actuelle des énergies renouvelables à combler l’écart entre l’offre et la demande énergétique, alors que la reprise économique s’accélère, incite beaucoup de pays importateurs de pétrole, de gaz naturel et de charbon à remettre en question le bien-fondé des politiques environnementales qui restreignent les investissements soutenant la production des énergies fossiles.

Ils craignent qu’une transition énergétique trop rapide ne serve d’entrave à la croissance économique, surtout pour les pays les plus pauvres de la planète. L’absence probable du président chinois, Xi Jinping, à la COP26 ne serait pas étrangère au désir de son pays, premier émetteur mondial des gaz à effet de serre, d’éviter de rehausser ses cibles en matière de réduction des GES alors que la Chine fait actuellement face à une grave pénurie de charbon qui menace sa croissance économique et la paix sociale.

La montée des prix des énergies fossiles

On savait déjà que la transition énergétique ne se ferait pas sans heurts. Mais la montée des prix des énergies fossiles des dernières semaines aura orienté les réflexions en Occident autour des dangers d’une dépendance trop grande envers les pays de l’OPEP et la Russie. Or, M. Guilbeault promet d’imposer bientôt un plafond aux émissions de GES provenant du secteur énergétique canadien et de réduire ce plafond chaque année afin d’atteindre la carboneutralité en 2050.

En 2019, les émissions provenant du secteur canadien de l’exploitation pétrolière et gazière ont totalisé 191 millions de tonnes, soit 26 % du total national. Ce sont des milliers d’emplois et des milliards de dollars en revenus qui s’évaporeraient si le plan de M. Guilbeault forçait l’industrie pétrolière et gazière à réduire sa production.

Pour les anciens camarades de M. Guilbeault au sein du mouvement environnemental, il s’agit d’un passage essentiel pour que le Canada atteigne ses propres cibles en matière de réduction des GES, de 40 % à 45 % d’ici 2030 par rapport au niveau de 2005.

Si ni M. Trudeau ni M. Guilbeault n’ont voulu pour le moment s’engager explicitement à stopper la croissance de la production pétrolière, l’industrie craint que le carcan que s’apprête à lui imposer le nouveau ministre de l’Environnement ne la condamne à mettre fin à ses activités.

Après tout, n’était-ce pas l’objectif de M. Guilbeault, en tant que militant écologiste pendant trois décennies, avant de se lancer en politique fédérale en 2019, alors qu’il multipliait ses interventions contre le pétrole « sale » des sables bitumineux et les oléoducs Énergie Est, Trans Mountain et Keystone XL ?

Celui qui s’est déjà décrit comme un « radical pragmatique » a souvent fait preuve de compromis par le passé. Maintenant qu’il est dans une position de pouvoir, toutefois, les attentes à son égard de la part de ses anciens camarades sont plus grandes que jamais. Il ne peut y répondre sans déclarer la guerre à l’industrie pétrolière et gazière canadienne.

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