Le spleen de Québec

Quand on est fatigué du bruit de la métropole, il n’y a rien de tel qu’une petite excursion à Québec, hors saison touristique, sous les frissons de l’hiver qui monte. Dans le Quartier latin, l’histoire se rappelle à nous à chaque coin de rue. Il suffit de tendre l’oreille pour l’entendre murmurer ou ronchonner. Dans les vieilles rues de ma ville natale, des souvenirs personnels collés aux façades et aux pignons s’agrippent à mon esprit, avec la faune colorée qui cherchait un sens à la vie dans ses bars et ses cafés. Reviennent à ma mémoire des vers de Nelligan : « Que vous disent les vieilles rues / des vieilles cités / rêvant de choses disparues / que vous disent les vieilles rues ? »

L’art public, c’est aussi l’architecture des temps passés, les voûtes humides, les écuries à peine restaurées, soudain à vendre. Tant d’enseignes se sont envolées, depuis que la COVID a frappé les commerçants dans une ville qui vit beaucoup de ses charmes historiques. Plusieurs antiquaires de la rue Saint-Paul sont tombés comme des mouches. Ceux qui surnagent n’ont pas beaucoup de clients. L’un d’entre eux soupirait, me prenant à témoin de la débandade. Les temps sont durs.

Et comment ne pas saluer au passage la Maison Chevalier, premier bâtiment restauré sur la place Royale, renvoyée aujourd’hui dans le champ d’un promoteur privé ? Plus qu’une maison, elle tient presque de l’immense voilier échoué au bord du fleuve. Ah ! Laissez-nous croire au patrimoine, si vous voulez qu’on se sente encore enracinés sur nos rives. Tout nous bouscule.

J’allais assister au Grand Théâtre à L’elisir d’amore de Gaetano Donizetti, en lancement de saison de l’Opéra de Québec après long hiatus pandémique. On vous a déjà entretenu des craintes du public, hésitant à revenir en salles sous obligation de porter le masque en tout temps, sans distanciation physique. Mais jamais, surtout lors d’une première, n’ai-je autant touché du doigt la catastrophe de ce recul pour une production locale. Le spectacle des sièges vides d’une assemblée clairsemée était un crève-cœur.

Daniel Turp, président du conseil d’administration et directeur par intérim de cette institution depuis le départ de Grégoire Legendre, m’assure qu’ils ont tout essayé pour rameuter plus de spectateurs. Même des habitués restaient sourds à l’appel. Le baryton-basse français Julien Véronèse, sur scène si tonique dans la peau du charlatan vendeur d’un élixir d’amour bidon, s’était lui-même mis à contribution en amont pour distribuer des dépliants aux passants, annonçant le spectacle à la ronde. Autant en emporte le vent…

Expliquer la beauté

Pourtant, cette production à l’ancienne était fort jolie, le virevoltant L’elisir d’amore (toujours à l’affiche) s’adressait à la large audience. Le célèbre aria Una furtiva lacrima se voyait entonné par le bon ténor français Julien Dran en Nemorino, soupirant éperdu de la fière Adina. L’Orchestre symphonique de Québec était dans la fosse, des voix nationales de solistes, dont celle de Catherine Saint-Arnaud en Adina, ancraient cet opéra dans la communauté.

On parle d’une œuvre gracieuse, au charme suranné mais de qualité. Alors quoi ? Le directeur artistique de l’Opéra de Québec, Jean-François Lapointe, évoquait le miracle d’avoir offert au public une production avec décors, costumes et mise en scène conçus par une équipe entièrement québécoise, dans ce contexte difficile d’un monde chamboulé.

À l’entracte, le ténor et premier directeur de l’Opéra de Québec, Guy Bélanger, se désolait : « On ne sait plus comment expliquer la beauté aux jeunes générations. » Il craignait de voir le lien générationnel du public se rompre. Faut comprendre. Plus tard, le chef d’orchestre Jean-Michel Malouf me confia avoir, à l’instar de bien des musiciens durant la pandémie, songé un moment à changer de carrière. « Mais c’est ma vie ! » Il continue, fait le pari de lendemains qui chantent. Croire, c’est marcher.

À Québec, je sentais davantage la fracture entre l’avant et l’après-pandémie qu’à Montréal. Dans une ville moins populeuse, la fragilité des arts classiques semble plus palpable. L’histoire surgit dans ses vieux quartiers, mais mon berceau demeure aussi l’otage des radios X qui ne sauraient se qualifier d’ambassadeurs de beauté.

Le soir, je suis allée coucher au Monastère des Augustines, rue des Remparts. Le vieux couvent, qui abrite encore au dernier étage les sœurs âgées, s’est reconverti en havre de méditation, de yoga, de gastronomie végétarienne et de mémoire. On peut même y dormir dans d’anciennes cellules des religieuses, sur le lit étroit avec crochet pour déposer un voile. Le parcours muséal témoigne de l’esprit des lieux.

Entre hier et demain, Québec me parlait des soubresauts de notre société au fil du temps. J’en suis revenue séduite et inquiète, comme d’un monde ballotté.

À voir en vidéo