Les haleurs

François Ismert est mort. Que je sache, personne n’en a parlé.

Du temps où existait, à l’enseigne de Radio-Canada, une antenne équivalente à celle de France Culture, cet homme nous a donné, à titre de réalisateur, quantité d’émissions remarquables.

C’est à François Ismert qu’on doit, par exemple, les premières émissions de Serge Bouchard. L’anthropologue écrivait à l’occasion des textes dans Le Devoir. Ismert voulut les faire lire. Lorsqu’il entendit au téléphone la voix caverneuse de Serge Bouchard, il l’invita à les lire lui-même sur les ondes, dans le cadre d’une émission intitulée Fragments. Puis, il lui commanda d’autres textes. C’est ainsi que Bouchard, en compagnie de Bernard Arcand, en vint à une carrière à la radio dont on connaît l’importance. Jean-Philippe Pleau me disait que, sans François Ismert, jamais son ami Serge Bouchard n’aurait eu cette importance que tous lui reconnaissent aujourd’hui.

Le public doit encore à Ismert plusieurs autres émissions, dont Le débat et Dans quel monde vivons-nous ? Ismert a réalisé l’émission Passages, qu’animait le philosophe Georges Leroux. Là, nous pouvions suivre avec horreur, grâce à la participation du journaliste Paul Marchand, l’expansion sans limites des délires du nationalisme identitaire dans ce théâtre de sang et de guerres qu’était devenue, au début des années 1990, l’ex-Yougoslavie. Comment des individus en étaient-ils venus à en accuser d’autres d’un crime invraisemblable, celui d’être né ?

Avec quelques amis, nous enregistrions, sur de simples cassettes, ces émissions. Elles nous apparaissaient importantes. Elles l’étaient en effet. Elles nous permettaient aussi de découvrir la littérature et ses ramifications de sens. Très souvent, on s’y laissait porter par des voix de lecteurs exceptionnels. Après avoir entendu Sylvie Drapeau y lire Italo Calvino, jamais je n’ai pu me replonger dans une seule page du grand écrivain italien sans l’entendre me parler. Parmi les autres lecteurs engagés, il y avait un jeune homme éblouissant, Wajdi Mouawad, à qui Ismert fit découvrir les grands textes de la tragédie grecque. Mouawad lui resta fidèle depuis ce temps.

À la fin des années 1970, François Ismert s’était fait entendre d’abord depuis Vancouver. Il proposait, en véritable artisan de la radio, des reportages sur la guerre qui déchirait le Cambodge. En 1983, il réalisa une série d’émissions en remontant le Mississippi, tout en demeurant impassible devant les cris des haleurs qui, dès cette époque, tentaient de faire dériver de telles émissions vouées à sonder le monde dans ses méandres. François Ismert s’employait à comprendre, tout en racontant les peuples, leurs histoires.

En 2003, à l’annonce de la mort de la radio culturelle de Radio-Canada, Ismert finit par être cloué à un poteau. Sa radio, la nôtre, fut remplacée par une macédoine musicale. On l’a pour ainsi dire congédié. Mais les bureaucrates utilisent plutôt un autre mot. Ils « remercient » celui qui est chassé.

François Ismert s’envola vers l’Europe, d’où il était originaire, pour continuer de vivre, pour voyager. Il occupa de petits boulots que lui offrit Wajdi Mouawad, devenu entre-temps une figure majeure de la scène du théâtre.

Dans son dernier livre, Parole tenue, sorte de récit très disert des premières journées de confinement en temps de crise sanitaire, Mouawad se tient volontiers en marge de ce qui est en train de survenir dans sa société. Il écrit pour ne pas s’obstiner à regarder « à la vitre des ressassements de l’actualité », pour échapper au moins pour quelques heures « à l’attraction des médias ». Au milieu de ses nuits d’écriture, dans sa volonté de sortir de la spirale de nos jours, il évoque à un moment François Ismert. Il en parle comme d’un « vagabond émerveillé ».

De Wajdi Mouawad, il n’est question ces jours-ci que du fait qu’il a, une fois encore, jugé bon d’engager Bertrand Cantat pour assurer la création de la musique d’un spectacle dont il a la responsabilité. À certains, l’ancien chanteur du groupe Noir Désir apparaît à jamais déchu du droit d’être au moins musicien sur la place publique, peu importe qu’il ait purgé une peine de prison pour avoir porté des coups fatals à sa compagne, Marie Trintignant. Dans un communiqué, Wajdi Mouawad estime qu’il ne lui appartient pas de se substituer à la justice. La pirouette apparaît un peu facile. Mais je vous laisse en juger.

L’humanité s’avère en tout cas presque toujours plus complexe qu’il n’y paraît. Il n’existe pas de soleil sans ombre. Et le jour n’existe pas sans la nuit.

Peut-être y avait-il plus de lumière dans le soutien discret qu’offrit Mouawad à Ismert que dans son trop éclatant soutien à Cantat. Peut-être encore y avait-il plus de grandeur dans le travail libre d’Ismert, conduit dans l’ombre, que dans bien des émissions de radio ou de télévision soutenues à grand renfort de tapage publicitaire et de vedettariat. Allez savoir.

Chose certaine, dans une époque qui confond si facilement la lumière avec les éclairs, il semble plus facile de tout envisager sous l’angle des bons et méchants, comme dans un film de James Bond où s’affrontent, dans une orgie de couleurs criardes et de personnages caricaturaux, des visions du monde monochromes. Quand les ministres de l’Éducation de France et du Québec s’engagent, main sur le cœur, à contrer l’effacement de l’Histoire — avec un grand H, rien de moins —, au nom d’une célébration « du progrès », on sait qu’il ne s’agira pas d’en appeler à favoriser la discussion autour de Kant ou de Condorcet. Ces ministres ne pensent pas, ils combattent. Si bien qu’après, il apparaît normal à ces gens-là de décréter que l’école est le théâtre d’un enseignement affirmé d’emblée comme devant être chauvin, comme l’a indiqué la vice-première ministre, Geneviève Guilbault.

En cette saison où la nuit tire ses rideaux trop tôt sur la lumière du jour, nous devenons les spectateurs d’un mauvais théâtre : celui d’une ignorance qui se donne des airs flatteurs de grandeur.

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