Nucléaire, le grand retour?

C’est le paradoxe de la lutte contre le réchauffement climatique, les énergies fossiles et les gaz à effet de serre (GES) : les énergies renouvelables s’avérant incapables, à court ou moyen terme, de remplir la commande, l’atome apparaît comme un recours.

L’annonce — réitérée par le Japon et la France, soutenus par certains pays de l’Est européen — selon laquelle ils vont miser sur l’énergie nucléaire pour combler une part appréciable de leurs besoins d’électricité, dans le cadre de la lutte contre les GES, apporte un élément nouveau à la discussion, à la veille de la conférence de Glasgow sur la lutte contre le changement climatique (COP 26).

La semaine dernière, alors qu’il annonçait le rejet dans l’océan des eaux usées ayant servi à refroidir la carcasse des réacteurs brûlés de Fukushima, le premier ministre japonais a livré un plaidoyer en faveur du maintien, à moyen terme, de l’énergie nucléaire dans son pays.

Fumio Kishida a déclaré que le nucléaire doit faire partie du « bouquet énergétique » de son pays, s’il veut devenir « neutre en carbone » en 2050. Il a réitéré cet objectif, mais fait valoir que le nucléaire est crucial et indispensable pour faire le pont vers ce moment désiré.

  

L’énergie nucléaire n’est pas « renouvelable », en ce que ses sources (uranium, plutonium) existent en quantités limitées, tout en étant d’une manipulation complexe. Mais si on fait de la question des GES le grand discriminant, le nucléaire tombe assurément dans la bonne colonne.

Le grand problème du nucléaire, c’est bien entendu — outre la sécurité des centrales — la question des déchets. Que faire de ces déchets radioactifs qui ne se dissolvent pas dans la nature, même à long terme ?

Mais une fois ce handicap surmonté, le grand avantage du nucléaire, c’est que son utilisation produit « zéro émission » de CO2 (ou presque).

L’autre élément fondamental de l’équation en 2021, c’est que les énergies vertes — solaire, éolienne, biomasse, hydraulique — sont encore incapables, à elles seules, de produire suffisamment pour les économies modernes…

Le solaire et l’éolien ont beau avoir fait des progrès remarquables depuis deux décennies, dans la plupart des cas on arrive à tout casser à 20, 30, parfois 40 % d’énergie verte dans le « bouquet » total d’un pays moderne.

Quelques endroits favorisés par la géographie (ensoleillement, vents continus, cours d’eau) peuvent faire monter ces chiffres. Mais globalement, on reste loin des 100 %, ou même de 50 % des besoins totaux.

L’Allemagne, par exemple, a investi depuis trois décennies des sommes colossales dans l’éolien. Ce qui, avec l’apport des centrales nucléaires, a fait baisser la consommation des sources fossiles. Certaines années, la production d’électricité nucléaire avait frisé les 30 % du total.

L’éolien, en Allemagne, plafonne entre 20 % et 25 % de l’électricité produite. Se posent aussi d’énormes problèmes de transport, la production étant surtout au nord du pays, et la demande au sud. Sans oublier de nombreuses protestations locales contre la pollution visuelle et sonore associée à cette énergie.

L’Allemagne d’Angela Merkel a été épouvantée, traumatisée par Fukushima… La tragédie et la commotion de mars 2011 y ont peut-être été vécues plus intensément qu’au Japon même. Résultat : l’annonce immédiate, en mai 2011, de l’abandon de la filière nucléaire dès 2022. Nous y sommes.

Cruel paradoxe : avec l’effacement du nucléaire, combiné au plafonnement de l’éolien, l’Allemagne a dû relever sa production et ses importations… de charbon, pour répondre à la demande énergétique d’une grande économie moderne qui entend le rester !

  

Le Japon semble avoir choisi un autre chemin : surmonter le traumatisme, rehausser la sécurité des centrales, réhabiliter la filière à moyen terme. Tabler sur 20-25 % de nucléaire pendant 30 ans pour atteindre 2050. Après un gel de quelques années — qui a vu, sera-t-on surpris, ses importations de charbon exploser —, le Japon a déjà relancé la moitié de ses 35 centrales nucléaires. Nécessité oblige.

La France vient d’annoncer un plan d’un milliard d’euros visant à construire de petites centrales nucléaires de dernière génération. À Glasgow, elle abondera dans le sens du Japon. La Grande-Bretagne, la Russie, l’Inde et la Chine ont également prévu la construction ou la réactivation de centrales nucléaires.

Tel est le grand paradoxe énergétique de 2021, où le mieux est l’ennemi du bien : le dogmatisme antinucléaire de l’Allemagne a fait remonter ses émissions de GES !

Dire « il ne faut que des énergies renouvelables, et tout de suite » est une utopie. Cela équivaudrait non pas à une décroissance de 5 ou 10 %, mais à diviser par deux ou par trois la taille de nos économies.

François Brousseau est chroniqueur d’information internationale à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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