La marginalisation

Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a suscité un tollé cette semaine lorsqu’il a livré un avertissement à tous ceux qui espèrent immigrer dans sa province, laquelle fait face à un manque criant de travailleurs puisque plus de 290 000 postes demeurent vacants.

« Si vous pensez que vous pouvez venir ici pour toucher le B.S. et rester assis à la maison, ça n’arrivera pas », a martelé M. Ford lors d’un point de presse, se faisant immédiatement accuser d’exprimer tout haut ce que de nombreux Ontariens pensent tout bas. Si M. Ford a refusé de s’excuser pour ses propos, il s’est néanmoins empressé de se déclarer « pro-immigration » et de se vanter d’accueillir des immigrants de partout dans le monde au « Ford Fest », le barbecue estival que sa famille organise chaque année dans un quartier très multiculturel à Toronto. En effet, le gouvernement conservateur de M. Ford appuie sans réserve la hausse des seuils d’immigration annoncée l’an dernier par Ottawa, qui vise à accueillir 401 000 résidents permanents au pays en 2021, soit une augmentation de 18 % par rapport à 2019. Si le nombre d’immigrants a chuté en 2020 en raison de la pandémie, tombant à 184 000, le gouvernement fédéral presse le pas pour atteindre ses objectifs en matière d’immigration pour les années 2021, 2022 et 2023.

En tout, ce sont plus de 1,2 million de nouveaux résidents permanents que le Canada compte accueillir pendant cette période, dépassant ainsi un ancien record qui date du début du XXe siècle. À lui seul, l’Ontario devrait accueillir plus de 540 000 nouveaux arrivants, ce qui pousserait sa population au-delà du seuil des 15 millions d’habitants.

La politique d’immigration du Québec

Quoi qu’on pense de la politique d’immigration du Québec, son résultat à long terme mènera vers une baisse du poids démographique de la province dans la fédération canadienne. La province compte accueillir entre 51 500 et 54 500 nouveaux immigrants cette année, si on inclut le « rattrapage » de 7000 nouveaux arrivants que le gouvernement caquiste prévoit d’effectuer après la baisse de 2020 liée à la fermeture des frontières.

En 2019, durant la première année du gouvernement de François Legault, le Québec a reçu 40 565 nouveaux résidents permanents, ou seulement 11,89 % du total canadien. L’Alberta, qui compte la moitié moins d’habitants que le Québec, en a reçu 43 691, ou 12,81 % du total. L’Ontario a accueilli 153 395 nouveaux arrivants, ou 45 % des 341 000 nouveaux résidents permanents acceptés en 2019.

Le Québec ne recevait déjà pas sa part d’immigrants en fonction de sa population au sein de la fédération canadienne avant l’arrivée de M. Legault au pouvoir. En 2016, quand le Québec comptait pour environ 23 % de la population canadienne, il avait reçu 18 % des immigrants arrivés au pays au cours de cette année-là. Il n’est pas impossible que ce taux atteigne les 10 % dans les prochaines années.

En effet, les voix s’élèvent dans le reste du pays pour qu’Ottawa augmente ses seuils annuels d’immigration à 450 000 ou à 500 000 nouveaux arrivants. Un groupe d’influents Canadiens, réunis sous la bannière de l’Initiative du siècle, préconise une politique d’immigration visant à hausser la population canadienne à 100 millions de personnes en l’an 2100 afin de s’assurer de la prospérité nécessaire au maintien des programmes sociaux et d’augmenter l’influence du Canada sur la scène internationale. Le groupe, présidé par l’ancien chef de la direction du fonds d’investissement du Régime de pensions du Canada, Mark Wiseman, compte parmi ses membres le p.-d.g. du Conseil canadien des affaires, Goldy Hyder, et Dominique Barton, l’actuel ambassadeur du Canada en Chine. Il jouit aussi de l’appui de l’ancien premier ministre Brian Mulroney.

Or, dans son discours inaugural prononcé cette semaine à l’Assemblée nationale, M. Legault a réaffirmé son refus aux « voix qui réclament un nombre toujours plus élevé d’immigrants ». Le Québec reçoit déjà plus d’immigrants que la plupart des pays développés, a-t-il dit, et il n’est pas question qu’il emboîte le pas au reste du pays. « Le Québec ne peut pas avoir le même modèle d’immigration que celui du Canada anglais. La survie du français exige une approche différente. »

Ce choix n’est pas sans conséquences. Le directeur des élections du Canada, Stéphane Perreault, a annoncé la semaine dernière que le Québec doit perdre un siège à la Chambre des communes dès 2024, ce qui porterait le nombre de ses sièges à 77, selon une nouvelle répartition des sièges basée sur la formule de représentation prévue dans la Constitution. Les réactions à cette annonce n’ont pas tardé, le chef du Bloc québécois, Yves-François
Blanchet, et la ministre caquiste des Relations canadiennes, Sonia LeBel, s’étant tous deux insurgés contre toute tentative de diminuer le poids du Québec au Parlement fédéral. Vendredi, M. Legault a lui-même sommé
M. Trudeau de « préserver le poids de la nation québécoise à la Chambre des communes ».

Toutefois, sans modification constitutionnelle, il semble inévitable que le Québec voie sa proportion de sièges à la Chambre des communes diminuer de façon importante au cours des prochaines décennies. Cette proportion est déjà tombée de 36 % des sièges en 1867 à 23 % en 2011. Selon la proposition de M. Perrault, elle glisserait encore à 22,5 %. Qu’en sera-t-il dans dix ans, alors que le reste du Canada s’apprête à accueillir de plus en plus d’immigrants pendant que le Québec referme davantage ses portes ?

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