La liberté contre elle-même

Les droits individuels sont un fleuron de nos sociétés libérales. Je ne voudrais pas vivre dans un système qui les foule aux pieds. Certaines situations font toutefois douter de la viabilité politique d’une telle liberté sacralisée.

Je n’ai pas hésité à recevoir les vaccins me protégeant de la COVID-19. Je voyais dans ce geste une chance d’augmenter ma liberté et celle de toute la société, entravée par un virus meurtrier commandant, par la force des choses, une foule de contraintes à ceux qui voulaient éviter la catastrophe. Je n’étais pas, cependant, un partisan de la vaccination obligatoire, que je considérais comme un acte trop intrusif pour être imposé. J’aurais souhaité, en d’autres termes, que tous ceux qui le pouvaient aient suffisamment le sens du bien commun pour décider, librement, de se faire vacciner.

Le philosophe anglais John Locke (1632-1704), un des pères du libéralisme politique, défendait une semblable conception de la liberté. Pour lui, les humains, raisonnables et habités par une sorte de morale universelle, doivent être capables de limiter leur propre liberté quand les droits d’autrui ou le bien commun l’exigent. Ce faisant, ils se contraignent librement et évitent ainsi une intervention étatique susceptible d’aller trop loin dans les restrictions imposées. Faits pour vivre en société, les humains doivent faire preuve de responsabilité les uns envers les autres pour préserver leur liberté.

« Malheureusement, constate le politologue Jean-François Caron, cette restriction naturelle […] a manifestement fait défaut lors de la crise sanitaire provoquée par la COVID-19 » et elle continue d’être en panne dans le dossier des travailleurs de la santé refusant le vaccin. Devant de telles réalités, ajoute Caron, « il y a lieu d’être sceptique quant à la capacité des êtres humains à projeter leur liberté dans sa nécessaire dimension collective ». Faut-il en comprendre qu’en période de crise, seule la coercition est efficace, une conclusion inquiétante pour l’avenir de nos démocraties ?

Dans La citoyenneté irresponsable (PUL, 2021, 136 pages), Caron attribue l’attitude des réfractaires aux mesures sanitaires préconisées par les États démocratiques à une crise culturelle de l’autorité politique. Cette dernière s’accompagne « de comportements égoïstes, antisociaux et hyperindividualistes », de même que d’un « féodalisme identitaire », version extrême du multiculturalisme, dans lequel les croyances culturelles ou religieuses priment le bien commun. Cette situation, évidemment, menace le libéralisme en ce qu’elle engendre, de la part de ceux qui respectent les règles, une demande pour un État plus coercitif.

Caron craint cette évolution, délétère pour nos démocraties. « Malgré toutes ses imperfections actuelles, écrit-il, l’idéologie libérale doit être préservée. » Elle doit, pour cela, trouver un meilleur équilibre entre les droits individuels et « l’indispensable civisme qui doit animer les membres d’une société ». La difficulté, dans cette entreprise, tient au fait, brillamment exposé par Caron dans ce court essai, que les tendances qui menacent les sociétés libérales trouvent leur source dans le libéralisme lui-même.

Les théories du complot ont certes précédé le libéralisme, mais ce dernier n’est pas sans lien avec leur multiplication et leur diffusion. La liberté d’expression, débridée, peut devenir folle. Le principe d’égalité, mal compris, discrédite la parole des experts et s’abîme dans un désolant relativisme. La méfiance envers toute forme d’autorité nourrit un individualisme antisocial. Le recul des religions traditionnelles, enfin, libère le droit de douter, mais ne fait pas disparaître le besoin de trouver du sens à la réalité. Quand un événement irrationnel comme l’apparition de la COVID-19 survient, que la science ou la raison peinent à expliquer, les théories douteuses occupent l’espace.

Ajoutée à ce portrait, la « révolution des droits », qui sacralise les droits individuels et ceux des groupes minoritaires, vient saper ce qui reste de la capacité de l’État à défendre le bien commun en se fondant sur un sens partagé de la communauté.

Résolument partisan, malgré tout, du libéralisme, Caron met en garde contre la tentation coercitive ou celle du retour en arrière. Il veut croire à la possibilité de sauver la démocratie libérale en invitant les citoyens à « autoréguler leurs comportements autour de principes universels de justice » qui constituent ce qu’il appelle, en s’inspirant du philosophe américain John Rawls, la « raison publique pratique ». Un effort d’éducation en ce sens urge, conclut-il.

Essayiste prolifique et excellent vulgarisateur, Jean-François Caron se réclame d’un libéralisme lucide, mais optimiste. Son petit et très éclairant essai, qui va à l’essentiel avec une rare efficacité, donne l’exemple.

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