Le mode d’emploi

Malgré le simplisme idéologique que certains lui prêtent encore, François Legault s’est révélé beaucoup plus complexe depuis son arrivée au pouvoir, parfois même déroutant.

Avant l’élection de 2018, la cause était entendue. Un gouvernement Legault allait ramener le Québec aux heures sombres de la « réingénierie » de Jean Charest et de l’austérité de Philippe Couillard. Ce serait la fin du « modèle québécois » hérité de la Révolution tranquille.

La présidente de la CSQ, Louise Chabot, dénonçait « les intentions à peine voilées de démantèlement caquiste de l’État ». Son collègue de la CSN, Jacques Létourneau, prédisait la privatisation des services publics. « On va tous se faire prendre un par un : les CPE, les psychologues, les professeurs de cégep… » Il est vrai que les syndicats ont parfois tendance à confondre la défense du « modèle québécois » avec celle de leurs intérêts.

Le premier budget Girard avait surpris par ses allures démocrates, mais on se disait que les plantureux surplus laissés par les libéraux auraient rendu toute compression indécente. Le discours d’ouverture de mardi démontre que le démantèlement n’est toujours pas à l’ordre du jour. Il a plutôt annoncé encore plus d’État. Peut-être plus efficace, comme la gauche dont se réclame M. Legault, mais certainement pas diminué.

La pandémie a assurément démontré les lacunes du réseau de la santé, mais surtout que l’État était irremplaçable, même si le secteur privé peut servir d’appoint. En voulant s’affranchir des agences, le gouvernement propose plutôt moins de privé.

  

La réalité s’impose rapidement quand on dirige un gouvernement. M. Legault ne parle plus de ces milliers de fonctionnaires qu’il promettait d’éliminer par attrition en évoquant diverses études comparatives qui concluaient à leur inutilité. Aujourd’hui, il veut plutôt les envoyer en région.

À force de l’entendre se lamenter sur la lourdeur du fardeau fiscal, on a oublié qu’à l’époque où il était ministre de la Santé dans le gouvernement Landry, il voulait augmenter les impôts pour mieux financer le réseau. On lui avait expliqué que c’était une très mauvaise idée à la veille d’une élection.

Il préfère aujourd’hui qu’Ottawa augmente sa contribution, mais il s’agit toujours de fonds publics. Les projets pilotes de privatisation que plusieurs souhaitaient à la CAQ ont été rapidement écartés. On veut plutôt conventionner les CHSLD privés, et il ne faudrait pas s’imaginer que le « grand virage vers les soins à domicile » n’ajoutera pas à la facture.

De la même façon, le préjugé favorable pour les garderies privées non subventionnées que la CAQ affichait ouvertement quand elle était dans l’opposition a complètement disparu. On est très loin des « bons de garde » proposés jadis par l’ADQ que M. Legault avait songé pendant un moment à ressusciter.

  

Ce que M. Legault s’efforce de changer n’est pas tant le « modèle québécois » lui-même que son mode d’emploi. Cela peut évidemment déranger ceux qui l’avaient aménagé à leur convenance.

Il va de soi que la pleine participation des médecins est essentielle au bon fonctionnement du réseau de la santé. Les omnipraticiens avaient convaincu Philippe Couillard que la méthode forte préconisée par Gaétan Barrette n’était pas la meilleure pour les amener à prendre plus de patients en charge, mais on en arrive à penser que les heures supplémentaires obligatoires n’auraient pas dû être réservées aux seules infirmières.

Il est vrai que l’élaboration du « modèle québécois » est allée de pair avec une plus forte syndicalisation qu’ailleurs, mais cela ne signifiait pas que les augmentations de salaire devaient nécessairement être les mêmes pour tous, encore moins que les emplois majoritairement occupés par des femmes devaient être sous-valorisés.

Il semble que la CAQ trouve son compte dans la nouvelle approche. Alors qu’elle avait toujours eu du mal à séduire l’électorat féminin, le dernier sondage Léger la créditait d’intentions de vote plus élevées chez les femmes que chez les hommes.

Si l’application de M. Legault à cultiver la « fierté » québécoise n’est pas exempte d’arrière-pensées électorales, la « cohésion nationale » qu’il a évoquée dans le discours inaugural a été une condition essentielle à la création du « modèle québécois » et demeure toujours nécessaire à son maintien.

Il y a en effet un prix à payer. Contrairement à ce qu’on a raconté aux Albertains, ce n’est pas leur pétrole qui a financé les services dont ils reprochent le luxe au Québec, mais la part plus élevée de leur revenu que les contribuables québécois ont accepté d’y investir. L’État n’est évidemment pas la seule composante du modèle, mais il en constitue l’élément essentiel.

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