Hausse salariale bienvenue

Janet Yellen qualifiait mercredi de « bonne chose pour les travailleurs » la pression haussière sur la rémunération qu’exerce la pénurie de main-d’œuvre.

« D’une certaine manière, il est bon de voir les salaires augmenter et les conditions de travail s’améliorer pour les personnes travaillant dans les secteurs à bas salaires de l’économie. C’est quelque chose que nous voulions accomplir depuis longtemps », a souligné la secrétaire au Trésor, sur la chaîne MSNBC. « De nombreux travailleurs du secteur des services ont souffert de salaires chroniquement bas, de conditions de travail et d’avantages sociaux » insuffisants, peut-on lire dans un texte de l’Agence France-Presse (AFP).

D’ailleurs, les emplois les plus concernés se situent au bas de l’échelle salariale, notamment dans les secteurs de la restauration, de la petite enfance, du transport. Au Canada, l’Enquête sur les attentes des consommateurs au troisième trimestre publié par la Banque du Canada cette semaine indique que les attentes salariales sont en hausse pour atteindre un sommet chez les personnes moins scolarisées alors qu’elles ont légèrement diminué chez les personnes ayant un plus haut niveau de scolarité.

Les pharmacies CVS, les magasins Target, les restaurants Chipotle ont franchi le cap des 15 dollars américains l’heure. Chez Amazon, le salaire horaire est passé à 18 dollars américains en moyenne pour les nouveaux employés, et monte jusqu’à 21 dollars américains, avec des primes à l’embauche allant jusqu’à 3000 dollars américains. Walmart propose désormais 12 à 17 dollars américains l’heure à l’embauche, avec un salaire horaire moyen de 16,40 dollars américains, énumère l’AFP. Pour un gouvernement Biden ayant dû renoncer à sa cible d’un salaire minimum de 15 dollars américains au fédéral, cette tournure que prend un aspect de la pandémie est bien accueillie.

Or, si au sud comme au nord de la frontière l’on reconnaît qu’il y a tension sur le marché du travail, des analystes se montrent dubitatifs eu égard au découplage entre la pénurie sectorielle et la lecture de l’état de santé du marché de l’emploi. Certes, l’emploi est revenu à son niveau prépandémie au Canada. On dénombre encore deux fois plus de chômeurs de longue durée qu’en février 2020, le taux de sous-utilisation de la main-d’œuvre demeure obstinément plus élevé, et le taux d’emploi reste inférieur à son niveau prépandémie. Aux États-Unis, ils sont encore 2,6 millions à recevoir des indemnités salariales alors qu’il est estimé que la fin des allocations supplémentaires versées en réponse à la crise sanitaire affecte 7,5 millions de personnes. Et l’économie américaine n’a toujours pas récupéré quelque 5,3 millions des 20 millions d’emplois détruits par la pandémie.

Refus de travailler

Le New York Times reprenait cette semaine les commentaires d’observateurs pour qui la pénurie de main-d’œuvre pouvait être une pénurie de « travailleurs acceptant de travailler aux mêmes conditions qu’avant la pandémie ». Pour plusieurs, le coussin financier accumulé lors de la pandémie, alimenté par les programmes gouvernementaux de soutien aux revenus, par l’épargne découlant de dépenses moindres et par l’inflation des éléments d’actif, boursier et immobilier, leur permettrait de retarder leur retour sur le marché du travail et de rechercher de meilleurs emplois ou conditions. D’autres, plus âgés, feraient tout simplement le choix de ne plus revenir.

Ce jeu de rééquilibrage des rapports de force en présence s’observait dans les résultats des enquêtes de la Banque du Canada. Les travailleurs sont plus nombreux à envisager la possibilité de quitter volontairement leur emploi, de changer de secteur d’activité. Près d’un répondant sur cinq estime probable un tel scénario dans la prochaine année, recherchant un meilleur horaire de travail, des débouchés de carrière plus intéressants et un salaire plus élevé.

Aussi, un peu plus du tiers des chercheurs d’emploi et la moitié des chômeurs disent souhaiter trouver un emploi dans un autre secteur que celui dans lequel ils travaillent actuellement. « Les travailleurs des secteurs moins bien rémunérés ou qui ont été durement touchés par la pandémie […] sont plus susceptibles de changer de secteur », lit-on dans l’enquête.

Les récentes données de Statistique Canada indiquaient également que le nombre de personnes qui ont quitté leur emploi volontairement au cours des 12 mois précédents et qui sont demeurées sans emploi pendant la semaine de référence de l’Enquête sur la population active s’élevait à 269 000 en septembre, ce qui est inférieur de 119 000, ou de 30,7 %, au nombre observé en septembre 2019. « Cela peut être une indication que les facteurs qui interviennent au moment de quitter volontairement un emploi, comme la capacité de s’installer ailleurs ou la confiance de trouver un emploi dans un domaine différent, pourraient être différents de ce qu’ils étaient avant la pandémie », expliquait l’agence fédérale.

Dans la foulée, le taux de changement d’emploi — 0,8 % en août — était revenu à son niveau prépandémie, après avoir chuté à près de zéro en mai 2020.

Dans ses prévisions salariales 2022 publiées à la fin de septembre, le Conseil du patronat du Québec (CPQ) soulignait que, dans un contexte d’inflation et de pénurie de main-d’œuvre, la pression sur les salaires se confirme : les employeurs du Québec prévoient accorder une augmentation salariale moyenne entre 2,9 et 3,1 % en 2022 (excluant les gels). « C’est plus généreux que la moyenne canadienne », soulignait le CPQ.

Et si 10 % des employeurs avaient recours aux gels de salaires en 2021, ils ne sont plus que 5 % à prévoir cela pour 2022.
 



Une version précédente de ce texte, dans laquelle on écrivait que pour certains observateurs la pénurie de main-d’œuvre pouvait être une pénurie de « travailleurs refusant de travailler aux mêmes conditions qu’avant la pandémie » a été modifiée. Il fallait lire: «acceptant de travailler».

 

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