«Homo pandemicus» au spectacle

Montréal, il faut d’abord s’y rendre, pandémie déclinante ou pas. Les travaux éventrent la ville, la rue du théâtre ou du cinéma est devenue un gouffre aux trottoirs de bois de construction qui vous perdent au passage. Les cônes orange détournent les pas des marcheurs et rendent fous les automobilistes ; course à obstacles ajoutée aux replis covidiens. Faut vouloir, mais on veut. À bas les confinements volontaires ! Hardi les braves !

Le retour dans les salles de spectacle et de cinéma depuis leur permis de plein accueil du 8 octobre est très révélateur des humains que nous sommes, transformés peu ou prou par cette foutue pandémie. Chez certains, dont je suis, le côté délicieux des retrouvailles avec une petite foule grise un peu. On accepte les inconvénients du contact devant une scène ou un écran pour le bonheur de l’expérience collective retrouvée.

Même quand des pièces de théâtre commencent en retard, afin d’accommoder les retardataires piégés par les chantiers extérieurs et pour scanner les passeports vaccinaux à la porte, on garde le sourire. Mais qui d’entre nous est vraiment sorti de l’aventure virale indemne ? Chacun a changé ceci ou cela. Nous voici mués en Homo pandemicus, une espèce nouvelle tremblante sur pattes.

Dans la métropole, comme partout, rôde cette peur du voisin inconnu, devenu monstre à piquants de coronavirus. Elle vous étreint une seconde malgré vous. D’autres pâlissent. Par ici de nouveaux réflexes vite ou pas réprimés ! « La distanciation avait du bon ! » disent en soupirant les plus craintifs.

Ce masque à garder tout au long des représentations, après qu’on s’en est passé quelques mois, semble plus incommode que jamais… J’en vois abandonner la consigne une fois sur leur siège, ou retirer en douce le gênant accessoire quand les lumières s’éteignent. Certains se sentent étouffés après une heure de port constant. On se gratte le nez à l’unisson. Il pique. Que dire de la force de l’habitude ? Même d’une habitude récente. L’épisode pandémique n’a pas deux ans. Comme on a changé…

Tellement que des spectateurs ne reviennent carrément pas. Et d’annuler, mécontents, leurs billets déjà réservés, attendant de pouvoir savourer un spectacle à visage découvert et d’avoir moins peur. Ou n’espérant plus rien, envolés qu’ils sont, disparus. « Cadeau empoisonné », grommellent des producteurs et des exploitants depuis l’annonce des nouvelles directives. Certains établissements prudents conservent les mesures de distanciation pour garder les faveurs d’une clientèle effrayée. Les aides à la billetterie versées par le Québec aux exploitants de salles cessent en principe le 14 novembre. Le milieu espère les voir rouler encore, à cause de cette reprise qui va cahin-caha. Nul ne prévoit plus rien. L’aiguille du public oscille.

Épée de Damoclès

Durant le confinement, plusieurs personnes s’étaient senties, réflexion faite, fort bien chez elles en pantoufles. D’alléchantes offres numériques convertissaient des « sorteux » aux joies de l’art livré à domicile. Bien sûr, la nature grégaire de l’être humain le ramènera tôt ou tard aux émotions du coude à coude, mais une épée de Damoclès flotte au-dessus des arts non commerciaux. Et si la pandémie avait vraiment rendu les gens plus moutonniers. D’aucuns diront : plus abrutis… Moins fureteurs, en tout cas.

Déjà, maints amateurs de films d’auteur, de théâtre et de musique classique prenaient de l’âge, appauvris à la retraite. Certains se serraient la ceinture en supprimant des sorties. Puis, de nouveaux rituels au cocon se sont établis dans la sérénité ou l’angoisse. Le vent soufflait vers la maison.

Aujourd’hui, les shows d’humoristes peuvent rameuter un public en soif de délassement, les mégaspectacles et les films du jour attirer de nouveau le client. Au Festival du nouveau cinéma, des salles bien remplies semblaient promettre un avenir radieux aux rendez-vous rassembleurs. Ailleurs, la clientèle s’effiloche, en dehors des premières plus courues. Qui veut encore se creuser le coco ? Pas grand monde, hélas !

L’ahurissante pause COVID a accentué des courants bien en place : ces géants du Web gras comme des voleurs, ce divertissement qui tassait du pied la culture en accéléré, ici, partout. Non, on n’a pas fini de soupeser les contrecoups de la rupture pandémique. Trop de facteurs multiples ouvrent des voies nouvelles. Sur l’échiquier culturel, tout est en suspens, ça se sent. Les pièces ont bougé à gauche et à droite, comme les blocs des chantiers montréalais qui obstruent les chemins vers les salles.

Laissons la poussière retomber sur les uns et sur les autres. Mais contre tous les vents contraires, soutenons les arts nourris de mémoire et d’exploration vive, plus menacés que jamais. L’Homo pandemicus devrait apprendre à protéger la beauté. Hardi les braves ? Mais, oui.

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