La vérité sur Aurore

L’histoire de la petite Aurore Gagnon, morte à 10 ans, en 1920, après avoir été torturée pendant des mois par sa belle-mère, relèverait-elle plus du mythe que de la réalité ? C’est la thèse renversante que défend le journaliste Daniel Proulx, spécialiste des affaires judiciaires, dans Le mensonge du siècle (La Presse, 2021, 280 pages), un solide essai historique sur cette affaire.

Proulx a relu les transcriptions officielles des procès de Marie-Anne Houde, passée à l’histoire en tant qu’infâme marâtre, et de Télesphore Gagnon, père de la petite victime et fermier prospère dans le comté de Lotbinière, ainsi que les abondants comptes rendus parus dans les journaux de l’époque. Sa conclusion est stupéfiante : « bavure médiatique et judiciaire », toute cette affaire « est, en réalité, un conte de sorcière mué en mythe panquébécois et néanmoins mensonger ».

Appelé à la barre des témoins de l’histoire, l’avocat Jacques Dupuis, qui a été criminaliste avant de devenir procureur du ministère public et, plus tard, ministre de la Justice dans le gouvernement de Jean Charest, corrobore la thèse de Proulx. Il qualifie le procès de Marie-Anne Houde de « parodie de justice » et note que la belle-mère « a été déclarée coupable sur la foi de témoignages non probants ».

Pour ceux qui, comme moi, ne connaissent de cette histoire que ce qu’en racontent les œuvres qu’elle a inspirées, une telle lecture des événements déconcerte. Aurore, l’enfant martyre, la pièce de théâtre originale tirée du drame et écrite par Léon Petitjean et Henri Rollin, a été créée en 1921. Son succès témoigne de l’impact de l’affaire dans la société québécoise. En 30 ans, elle aurait été jouée 5000 fois ! Je n’ai que lu cette pièce, franchement lamentable d’un point de vue littéraire. J’ai vu, cependant, La petite Aurore, l’enfant martyre, le film réalisé par Jean-Yves Bigras, en 1952, à partir du même scénario.

Même s’il est très mauvais — Denys Arcand dit avoir cru, en le voyant, à un supercanular réalisé par des gens cyniques et avides —, le film de Bigras ne peut que bouleverser le public. Assister au spectacle de la maltraitance d’une enfant innocente par un monstre de méchanceté est, en effet, insupportable. Le film sera vu par 750 000 personnes et s’imposera comme le canon de cette histoire. En 2005, le réalisateur Luc Dionne en remet une couche avec Aurore, un film nettement plus léché que son prédécesseur, mais qui reprend, pour l’essentiel, le scénario de l’odieuse belle-mère.

Et voilà que Daniel Proulx débarque en disant que ça ne s’est pas passé comme ça ! Où est la vérité, alors ? Proulx veut la rétablir. Marie-Anne Caron, la mère biologique d’Aurore, est internée dans un asile en 1916-1917. Marie-Anne Houde, une jeune veuve d’un village voisin et mère de deux garçons, arrive alors chez les Gagnon pour aider le père de famille. En 1918, la mère internée meurt et le veuf épouse la veuve Houde, avec qui il vivait déjà en concubinage, attisant ainsi les commérages.

Le 31 août 1919, un médecin se rend chez les Gagnon pour examiner le pied blessé d’Aurore. Il ne remarque aucune autre blessure. De la mi-septembre à la mi-octobre, la petite est hospitalisée pour soigner ce pied qui ne guérit pas. De l’hôpital, elle écrit à sa belle-mère qu’elle s’ennuie. En février 1920, des voisins alertent les autorités quant à l’état pitoyable de la petite, qui meurt le 12 du même mois, couverte de plaies. Les parents sont arrêtés deux jours plus tard.

Le médecin qui a pratiqué l’autopsie, sans être un expert en la matière, attribue les plaies à des coups. Or, il évoque des blessures « superficielles », incompatibles, note Proulx, avec des coups de tisonnier donnés par des adultes dans les jours précédents. Une analyse des viscères de la morte conclut à l’absence d’un poison, ce qui contredit les rumeurs d’ingestion forcée de lessive.

Le médecin, au procès, admet ne pas avoir examiné la moelle épinière de la victime, une démarche essentielle qui aurait pu révéler la présence d’une maladie comme la poliomyélite, le spina bifida ou l’ataxie de Friedreich, une thèse compatible, elle, avec l’état de la petite Aurore, une enfant issue d’un mariage consanguin puisque ses parents étaient cousins.

Plus encore, les seuls témoins oculaires de la maltraitance sont des enfants, et leurs assertions, note Proulx, « regorgent d’invraisemblances et de contradictions criantes ». Le juge de la cause, enfin, cache mal son aversion pour l’accusée, pendant que les médias tonitruants traitent déjà la belle-mère comme une coupable.

Le père et la belle-mère seront condamnés en avril 1920. Le premier sera relâché après cinq ans de prison et la seconde, cancéreuse, retrouvera sa liberté en 1935, avant de mourir dix mois plus tard. Étaient-ils des monstres ? Pour Daniel Proulx, dont le plaidoyer convainc, le doute raisonnable s’impose.

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