Il n’y a pas que l’immigration

La pénurie de main-d’œuvre frappe partout et la solution viendrait de l’immigration, semble-t-il. Selon la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, les deux tiers des PME peinent à recruter des employés, et plus du quart sont contraintes à refuser des ventes ou des contrats. Selon le regroupement Manufacturiers et Exportateurs du Québec (MEQ), la pénurie de main-d’œuvre touche 98,5 % des entreprises de fabrication de biens. Selon la Banque de développement du Canada, 55 % des entreprises canadiennes (60 % des entreprises québécoises) éprouvent de la difficulté à embaucher.

MEQ réclame ainsi une série de mesures au gouvernement du Québec, à commencer par une hausse des seuils d’immigration économique et temporaire, accompagnée d’une réduction des délais de traitement des dossiers. « Il n’y a pas une entreprise qui ne m’a pas parlé d’immigration. C’est un incontournable », a affirmé Véronique Proulx, p.-d.g. de MEQ. Quant à la contribution de ces entreprises à l’atténuation du problème…

Statistique Canada chiffre à 731 905 les postes vacants au Canada à la fin du deuxième trimestre de 2021. Ce nombre atteignait 194 145 au Québec, contre 126 730 à la fin de 2019. Par ailleurs, l’agence fédérale a également mesuré un taux de chômage de 7,1 % en août. Lorsque ce taux est ajusté pour englober les personnes qui voulaient un emploi, mais qui n’en ont pas cherché un, il passe à 9,1 %.

Ces statistiques sur l’emploi en août font également ressortir un taux de sous-utilisation de la main-d’œuvre qui se maintient à un niveau plus élevé qu’avant la pandémie. Ainsi, par rapport, à février 2020, on comptait encore un plus grand nombre de personnes à la recherche d’un emploi (+288 000 ; +27,7 %), un plus grand nombre de personnes en emploi, mais qui ont travaillé moins de la moitié de leurs heures habituelles (+243 000 ; +29,9 %), et un plus grand nombre de personnes qui voulaient un emploi, mais qui n’en ont pas cherché un (+68 000 ; +17,2 %). Sans compter le problème du chômage de longue durée : le nombre de personnes concernées s’établissait à 394 000 en août, un nombre plus élevé de 215 000 (ou de 120 %) par rapport à février 2020.

Dans son résumé d’étude publié le 21 septembre, l’Institut du Québec (IdQ) soulignait que « le taux de postes vacants au Québec — un bon indicateur de la demande de travail non satisfaite — s’est quant à lui accru de 1,5 point de pourcentage pour s’établir à 5,3 % » entre les deuxièmes trimestres de 2019 et de 2021, une hausse qui s’explique à la fois par l’augmentation du nombre de postes vacants et la baisse de l’emploi salarié. Un effet « pandémie » s’est ainsi juxtaposé à la vigueur prépandémique de l’économie québécoise, qui n’est pas étrangère à l’apparition de cette pénurie.

Ainsi, les programmes de soutien du revenu du gouvernement fédéral, les questions liées à l’automatisation, à la formation, à la mobilité de la main-d’œuvre et aux barrières institutionnelles ou encore les salaires et l’environnement de travail pourraient être des éléments à considérer avant le recours à une immigration de masse.

Il est vrai que le marché du travail est très tendu, la rareté frappant davantage dans certains secteurs. « Avec 1,5 chômeur par poste vacant, le marché du travail québécois demeure extrêmement serré », conclut l’IdQ. « Dans les soins de santé et l’assistance sociale, ce ratio s’établit à 0,2, ce qui signifie qu’il y a nettement moins de personnes disponibles pour travailler que de postes à pouvoir. » Les secteurs de la fabrication (0,8) et de la construction (1,1) comptent également moins de chômeurs par poste vacant que la moyenne québécoise.

Plusieurs volets à considérer

Mais la réponse est à volets multiples. Elle s’appuie d’abord sur l’arrivée de nouveaux participants sur le marché du travail, notamment les nouveaux diplômés. S’y ajoute l’apport d’une immigration dite qualifiée, issue d’une approche plus sélective et ciblée par opposition au recours au volume. S’y greffent des initiatives visant un ralentissement de la baisse du taux de participation au marché du travail. Et l’investissement dans l’innovation technologique et la productivité.

Surtout, puisque la majorité des postes vacants à pourvoir ne requièrent que peu ou pas de spécialisation ou de diplôme d’études supérieures, la hausse de la rémunération et l’amélioration des conditions de travail deviennent une composante incontournable de l’équation. Ne serait-ce que pour atténuer l’effet d’un taux de roulement moyen de 24,4 % dans les entreprises québécoises. L’IdQ observe d’ailleurs « une certaine accélération dans la croissance du salaire horaire offert en moyenne dans l’ensemble des postes vacants. Ce dernier s’est accru de 9,8 % du deuxième trimestre de 2019 au deuxième trimestre de 2021 », le salaire horaire moyen offert se chiffrant à 21,80 $.

Si l’on se fie au sondage sur les prévisions salariales mené pour la firme de services-conseils Willis Towers Watson, les augmentations salariales envisagées l’an prochain se compareraient à celles ayant précédé la pandémie. Les répondants prévoient des augmentations moyennes de 2,7 % pour les cadres supérieurs, les gestionnaires, les professionnels et le personnel de soutien en 2022, contre 2,3 % cette année. Le personnel de production et de travail manuel peut s’attendre à des augmentations moyennes de 2,6 % en 2022, comparativement à 2,2 % cette année.

Reste à voir si ces projections passeront le test d’une demande de main-d’œuvre en hausse face à une pénurie de travailleurs rémunérés à l’heure, dans un environnement inflationniste.

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