Le pape en guerre

Le pape François dit qu’il y a des gens, au Vatican, qui souhaitent sa mort. « Je suis toujours en vie, même si certains ont voulu ma mort. » Par ces mots, il répondait à une question posée sur son état de santé, au lendemain d’une opération subie en juillet.

Cette citation apparaît dans un long entretien paru la semaine dernière dans la revue jésuite La Civiltà Cattolica. Le pape y apparaît très remonté contre ceux — et ils sont nombreux — qui le critiquent, qui grouillent et grenouillent au Vatican. Peut-être pas en complotant pour l’assassiner, mais en souhaitant ardemment sa disparition ou sa démission.

Dans cette entrevue en italien, avec de longues réponses in extenso, on voit que François aime la conversation et la contradiction. Il a parfaitement compris que le monde réel de 2021, y compris parmi les catholiques, est souvent éloigné du dogme. Et aussi qu’il y a des gens, dans l’Église, qui le combattent ouvertement.

Il le sait. Il le dit et ne parle pas — c’est visible dans cet entretien avec un groupe d’intellectuels jésuites — d’une manière « papale » ; il ne pontifie pas. Il exprime des opinions spontanées, aime la polémique, parle un peu comme au café, pas toujours diplomate. Prompt à la répartie et porté à la contre-attaque, il sait que le Vatican est un nid de vipères.

Dans cette entrevue, il s’adresse clairement aux prélats qui pestent et complotent contre lui. La chose est connue et fait partie du paysage depuis presque le début de son règne (mars 2013).

Au sujet de sa maladie et de son hospitalisation — déformation interne du gros intestin, sténose ou occlusion, nécessitant l’ablation partielle de l’organe —, il a dit que certains prélats en étaient déjà à préparer un conclave, à la mi-juillet ! « Je sais qu’il y a même eu des rencontres entre des prélats… Ils préparaient le conclave. Patience ! Dieu merci, je vais bien… »

Même prononcées sur un ton semi-badin, ces paroles rappellent les divisions, les tensions dans l’Église catholique… qui, même si elles ne font pas la une ces temps-ci, n’ont jamais cessé.

Le réformisme mesuré du pape sur différentes questions — pas sur l’avortement, ni sur les « théories du genre » qu’il combat, mais sur les droits des homosexuels —, et aussi son attention continue, obsessionnelle, portée aux questions économiques et sociales (inégalités, migrations, mondialisation, environnement) en font un pape politique, inséré dans son époque, un pape « de gauche ».

Il peut affronter des politiciens, comme il l’a fait il y a deux semaines en Hongrie, lorsqu’il a rencontré le premier ministre Viktor Orban puis y est allé d’un plaidoyer sur des thèmes prévisibles (diversité, ouverture à l’autre, lutte contre l’antisémitisme), mais ayant la particularité de le placer aux antipodes des positions d’Orban, qui se déclare à l’avant-poste de la « défense de la chrétienté d’Europe ».

Citation révélatrice : « Certains m’ont accusé de ne pas parler de sainteté. On dit que je parle toujours du social et que je suis communiste. »

Pour qualifier ceux qui le contredisent, il évoque ce qu’il appelle « l’idéologie du retour en arrière ». Puis ajoute : « Ce n’est pas un problème vraiment universel, mais plutôt spécifique aux Églises de certains pays. »

On sait qu’en Afrique, dans de nombreuses hiérarchies catholiques, la moindre ouverture aux homosexuels passe très mal. Et il y a les États-Unis, où le camp conservateur est très fort, souvent lié à la droite ou l’extrême droite politique. Le cardinal Raymond Burke est le chef de file de cette tendance ouvertement hostile au pape, qui agit dans l’ombre pour son renversement.

Autre représentant de cette droite « dure » : l'archevêque Carlo Maria Viganò, ex-ambassadeur à Washington. Sur la COVID-19, Burke et Viganò — lui-même ami de Steve Bannon, l’ex-conseiller de Trump — sont proches des antivax et des antimasques. Ils ont soutenu que les catholiques sont « protégés contre le coronavirus par leur foi en Jésus ». Des outrances inimaginables dans la bouche du pape Bergoglio, aussi croyant soit-il.

  

L’immobilisme dans cette organisation bimillénaire, la difficulté de réaliser des réformes s’entremêlent avec des débats de fond.

Les luttes intestines tournent autour des scandales d’abus sexuels (devenus l’angle unique de nombreux médias lorsqu’ils parlent de l’Église), mais aussi de corruption et de financement « noir », de différends doctrinaux.

Le pape François a fait des efforts pour réformer l’appareil administratif byzantin du Vatican, mais la résistance est féroce : il exprime périodiquement sa lassitude et son découragement à ce sujet.

Cette lutte de pouvoir existentielle, dans l’Église de 2021, s’est ouverte à la mort, en 2005, de Jean-Paul II. Dans cette guerre sourde, quelles sont les chances de François et de ceux qui, avec lui, espèrent une « refonte » de l’Église ?

Elles reposent, entre autres, dans le remplacement au pas de charge des cardinaux électeurs qui choisiront un jour son remplaçant. En date de septembre 2021, François a nommé pas moins de 79 des 121 cardinaux qui composent le collège électoral. 

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