La Promesse canadienne

« Si vous travaillez fort, si vous épargnez de l’argent, votre rêve d’avoir votre propre maison devrait être possible », lançait mercredi le premier ministre et chef libéral, Justin Trudeau, en expliquant son plan pour le logement. En une phrase, M. Trudeau résumait l’une des croyances les plus profondément ancrées sur le continent. Le rêve américain et canadien par excellence, la Promesse, avec un P majuscule. Travailler fort et épargner mène à devenir propriétaire de sa propre maison. Une maison que l’on imagine, bien sûr, comme un joli bungalow, trônant sur un terrain gazonné où les enfants gambadent.

La Promesse nous est répétée comme parole d’Évangile au moins depuis la Deuxième Guerre mondiale. Avec chaque génération qui passe, la Promesse devient plus difficile à réaliser. Ceux qui accèdent aujourd’hui à la propriété y consacrent une plus grande partie de leur salaire et de leurs économies. Ceux qui y renoncent se sentent lésés, laissés pour compte. Quand la Promesse est brisée, on en parle comme d’une injustice générationnelle, une cassure du contrat social.

Justin Trudeau répète depuis déjà plusieurs années une même formule pour décrire les gens que son gouvernement veut servir : « La classe moyenne et ceux qui travaillent fort pour en faire partie. » L’idée de classe moyenne est bien sûr un autre de ces piliers idéologiques de la société américaine, auxquels continuent de s’identifier des gens qui gagnent annuellement deux, trois, quatre, cinq fois plus que 45 080 $, soit le salaire médian au Québec en 2019. « Ceux qui travaillent fort pour en faire partie » pourraient quant à eux être décrits comme ceux qui aspirent à cette Promesse de propriété. Il n’y aurait pas de pauvres, en Amérique du Nord. Seulement des gens qui ne font pas encore partie de la « moyenne » imaginée avec son bungalow, mais qui visualisent leurs futures maisonnettes tous les matins, en se relevant les manches.

C’est en explicitant cet imaginaire social que l’on peut comprendre la portée politique des plans de réponse à la crise du logement qu’ont annoncés les principaux partis fédéraux cette semaine. Lorsqu’on met en avant une série de mesures pour aider les (jeunes) ménages à acheter leur première propriété, on ne fait pas que promettre de nouveaux outils fiscaux ou des modifications réglementaires pour ces familles. On donne aussi l’impression de répondre aux besoins de tous, dans la mesure où tous, selon la grande Promesse nord-américaine, devraient un jour avoir accès à la propriété.

Dans une grande ville comme Montréal, les deux tiers des ménages sont locataires ? Certes, mais la Promesse ! N’a-t-on pas tous le droit de devenir propriétaires ? Grâce à un nouveau compte d’épargne débordant d’avantages fiscaux, grâce à un crédit d’impôt bonifié à l’achat de la première propriété, grâce à la réduction du coût de l’assurance hypothécaire, la Promesse pourra tenir à nouveau ! Courage, compatriotes millénariaux : il suffit de travailler fort !

Pour réaliser la Promesse, les gouvernements, génération après génération, ont trouvé des astuces pour maximiser la capacité d’emprunt des ménages. Nécessairement, ces politiques publiques augmentent le nombre de personnes qui aspirent à la propriété, ce qui fait gonfler le prix des maisons, ce qui rend nécessaires plus d’interventions gouvernementales. La roue tourne. Jusqu’à quand, encore ?

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Certes, les formations politiques peuvent aussi agir pour augmenter l’offre de propriétés abordables sur le marché — les trois principaux partis s’engagent d’ailleurs à le faire. Mais qu’est-ce que ça veut dire, par ailleurs, « abordable » ? S’agit-il de logements pour la « classe moyenne » ? Cette classe moyenne qui n’est pas si moyenne que ça, lorsqu’on s’attarde aux chiffres plutôt qu’aux identités et aux affects ? S’agit-il de logements pour lesquels il faudra « travailler fort » et épargner dans l’espoir qu’un jour, si la Promesse tient, on y aura accès ? Lorsqu’on s’intéresse à la réglementation municipale qui encadre les projets des promoteurs privés dans la plupart des grandes villes canadiennes, on voit bien que la Promesse guide nos décideurs. On continue de construire principalement des condos dans lesquels on « aspire » à vivre (au mieux, étouffé par son hypothèque) plutôt que des espaces dans lesquels on peut réellement vivre.

Il faudrait, face à la crise du logement actuelle, réfléchir sérieusement au bien-fondé de la Promesse. Est-ce que l’achat d’une maison est toujours la meilleure façon de se constituer un « bas de laine » pour la retraite ou un patrimoine pour les prochaines générations ? La réalité n’est-elle pas plus complexe, en fonction de la situation de chacun ? Aspire-t-on à la propriété pour répondre à ses besoins ou pour faire partie d’une classe sociale et réaliser le fameux rêve canadien ? Quelles sont les conséquences de cette conception sociale de la propriété sur l’accessibilité réelle du logement pour tous ?

On associe bien souvent la propriété avec la liberté, l’indépendance, la sécurité. C’est compréhensible. Sauf qu’il faudrait aussi dire que la précarité liée au statut de locataire est moins une fatalité immuable qu’une conséquence de notre imaginaire social. Si l’on cessait de traiter tous les locataires comme des aspirants propriétaires ou, pire, comme des personnes qui n’ont pas été assez travaillantes et responsables et économes pour devenir propriétaires, le droit et les réglementations qui encadrent le logement pourraient commencer à réellement changer.

Poser ces questions, en Amérique du Nord, constitue un profond changement culturel. Mais justement, la crise du logement commence à être juste assez grave pour qu’il y ait un appétit pour des propositions politiques qui sortent enfin de l’ordinaire.



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