Cagnottes et canicules

L’épisode frise le ridicule, bien sûr, ce faux pas prend la forme d’un signe des temps. Loto-Québec, dans un élan de candeur extraordinaire, a présenté en début de semaine son nouveau billet à gratter « Record de chaleur, le premier gros lot multiplié par la température ». Le concept est d’une simplicité désarmante : « Plus il fera chaud, plus vous pourrez gagner gros ! »

Sept cases à gratter en forme de soleil sont réparties sur la carte du Québec, où l’on découvre la température record associée à une municipalité donnée. Si la température du jour surpasse la température record affichée, vous gagnez le lot associé à la case. Certains billets sont également admissibles à un tirage de 1000 $, lot appelé à être multiplié par la température de la journée des tirages, prévus à la fin de l’été. En gros, plus la température déjoue les probabilités et s’écarte de la norme, mieux c’est ! Le contraire de la vraie vie.

Le nouveau concept, on le devine, a été bien mal reçu. En moins de vingt-quatre heures, Loto-Québec s’est rétractée. On peine à croire que personne chez eux n’ait su prévoir le coup. Or, au fond, tout est résumé dans ce gratteux : autant la preuve que l’on comprend très bien la tendance qui s’installe que le choix d’en minimiser les conséquences. Les statistiques sont là, mais on semble incapable de les inscrire dans un récit annonçant le pire pour les décennies à venir.

Parmi les phénomènes météorologiques extrêmes que l’on observe déjà — inondations, sécheresses, tempêtes, épidémies —, les vagues de chaleur sont les plus étroitement liées au réchauffement climatique. Cela peut sembler une évidence, mais il se trouve encore des gens pour se persuader que les températures étouffantes sont liées au hasard, qu’elles sont le résultat d’une anomalie statistique comme il y en a toujours eu, de temps en temps. Après tout, ne disait-on pas récemment, lors de la vague de chaleur ayant accablé le nord-ouest du continent, que les records de chaleur précédents dataient de plusieurs décennies ? Ce dôme de chaleur n’était-il pas le fruit d’un hasard incongru ?

Il s’agit d’une analyse réconfortante, mais nous avons dépassé le stade de la relativisation complaisante. Il se trouve désormais tout un champ de la science qui se consacre à l’interprétation des événements climatiques extraordinaires, à leur inscription dans une tendance impossible à démentir. L’attribution des phénomènes météorologiques et climatiques extrêmes vise en effet à évaluer le rôle de l’activité humaine dans la survenance de certains événements, au moment où ceux-ci se produisent. Il s’agit, en gros, de battre le fer pendant qu’il est chaud, de publiciser les causes probables d’un phénomène donné pendant que l’attention médiatique est mobilisée autour de cet enjeu.

Ainsi, la semaine dernière, l’organisme World Weather Attribution (WWA), qui rassemble des scientifiques de plusieurs pays, publiait un rapport dans lequel 26 scientifiques se sont penchés sur les causes probables de la vague de chaleur du Pacifique à la fin juin. « Bien qu’il s’agisse d’un événement rare, celui-ci aurait été presque impossible sans les changements climatiques », concluait la porte-parole, Geert Jan Van Oldenborgh, du Royal Netherlands Meteorological Institute.

Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs ont effectué des simulations climatiques reprenant la concentration actuelle de GES dans l’atmosphère, ainsi que des simulations sans GES. On a ensuite comparé les probabilités d’occurrence d’une telle vague de chaleur dans les différentes simulations. Les résultats sont clairs : bien qu’il s’agisse d’un phénomène rare — si rare qu’il ne risque de survenir qu’une fois par millénaire —, un tel événement aurait été 150 fois plus rare dans un monde épargné par les changements climatiques induits par l’activité humaine.

L’étude souligne également que dans un monde qui se réchaufferait en moyenne de 2 °C d’ici 2040, cette même vague de chaleur aurait été plus intense et, surtout, beaucoup plus probable. Sur cette planète, une vague de chaleur d’une telle intensité ne sera pas susceptible de se reproduire tous les 1000 ans, mais bien tous les 5 à 10 ans.

Il faut s’arrêter un instant pour prendre la mesure d’une telle variation. La progression des conséquences des changements climatiques, on le comprend, n’est pas linéaire. Elle est exponentielle. Personne n’a oublié combien l’humain est mauvais pour anticiper les conséquences d’une telle progression : la pandémie l’a bien démontré…

Pourtant, tout cela est déjà terriblement concret, surtout lorsqu’il s’agit de la chaleur extrême. À ce jour, les vagues de chaleur constituent le phénomène le plus létal associé au réchauffement climatique, et il n’est pas nécessaire de chercher très loin. La chaleur extrême mène à des morts silencieuses, invisibles, qui se déclinent selon des lignes sociodémographiques très claires. Des personnes âgées, isolées ou en perte d’autonomie, des utilisateurs de drogue, des personnes sans abri, des travailleurs qui accomplissent des tâches pénibles peu importe la météo… Derrière les « Records de chaleur », ce sont des vies qui sont en jeu. Il n’y a pas de quoi espérer gagner gros.

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