La bonne conscience canadienne

Comme la plupart d’entre vous, j’imagine, j’ai été renversé d’apprendre que certains commentateurs du Canada anglais accusaient la Loi sur la laïcité de l’État (loi 21) d’être responsable de l’ignoble attentat contre une famille musulmane en Ontario. Quel est le rapport ? me suis-je dit, avant de me demander, parlant de ces commentateurs, mais pour qui se prennent-ils pour nous servir ainsi une aussi délirante leçon ? Ces Canadiens soi-disant vertueux connaissent-ils leur propre réalité ?

En 2015, une étude de l’Institut de la statistique du Québec, fondée sur des données de Statistique Canada, rapportait que 33 % des Canadiens hors Québec disaient avoir été victimes de discrimination depuis 2010, alors que 23 % des Québécois déclaraient la même chose. Depuis 2016, toujours selon Statistique Canada, le taux de crimes haineux déclarés par la police est toujours plus élevé en Ontario qu’au Québec.

La même conscience vertueuse canadienne s’exprime dans l’opposition de certaines bonnes âmes du pays à la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français (projet de loi 96). Oh ! Les méchants Québécois, disent-elles, qui veulent imposer leur langue par la contrainte. Ces donneurs de leçons croient-ils vraiment que l’anglais s’impose sans contraintes ailleurs au Canada ? « Je ne vois qu’une différence entre le Québec et le reste de l’Amérique du Nord, écrivait André Belleau dans Surprendre les voix (Boréal, 2016) pour répliquer aux adversaires de la loi 101. C’est ceci : ce que le poids ou la force des choses a réalisé en Alberta, à Toronto, dans le Michigan, c’est-à-dire un monolinguisme de fait, nous sommes obligés de l’accomplir, nous, en faisant intervenir de façon plus manifeste les leviers de l’État. » Pourtant, ils se drapent dans leur vertu et nous accusent d’intolérance. Je réitère ma question : mais pour qui se prennent-ils ?

Le sociologue Gérard Bouchard peut nous aider à répondre à cette question. « L’identité d’une nation, écrit-il, se nourrit principalement de ses mythes. » Ces derniers peuvent être définis, en gros, comme des « valeurs ou idéaux sacralisés » déterminant de « grandes normes collectives ». Au Québec, par exemple, les mythes de « l’éthique du minoritaire » et de « la reconquête » ont nourri, dans notre histoire, la grande idée de la survivance et continuent d’influencer notre mentalité collective, comme en témoignent les lois 21 et 96.

Qu’en est-il, alors, des mythes canadiens-anglais ? L’étude que leur consacre Bouchard dans Les nations savent-elles encore rêver ? (Boréal, 2019) est très éclairante. En 1867, le Canada naît officiellement dans des circonstances difficiles. En tant que pays neuf, il veut se distinguer de la Grande-Bretagne sans s’en détacher totalement — il lui reste de toute façon juridiquement lié — et il souhaite surtout trouver une manière « d’habiter l’Amérique sans être américain ».

Dès le départ, donc, trois mythes directeurs s’imposent à lui : la nécessité d’éviter l’assimilation aux États-Unis, le besoin de surmonter son sentiment d’infériorité devant ce redoutable voisin et le projet de se trouver un grand destin qui lui permettrait de se démarquer des autres pays. Cela a débouché, explique Bouchard, sur « la quête d’une supériorité qui se construirait ailleurs que dans les sphères économique ou militaire, déjà monopolisées par la Grande-Bretagne et les États-Unis ». Et cette supériorité, le Canada le trouvera dans sa conception de lui-même comme « puissance morale ».

Cet « idéal de la nation vertueuse » connaîtra bien sûr des métamorphoses, mais sans se démentir. Dans les années 1960-1970, par exemple, le Canada se présente comme une société juste, modérée, respectueuse de la diversité et pacifiste, tout le contraire des États-Unis, quoi. À partir des années 2000, le pays pousse ce sentiment de supériorité morale un cran plus loin en se présentant comme une « société postnationale » dont la « culture mondialisée » serait d’emblée universelle. Pour ces « global men », le projet de souveraineté du Québec ne peut apparaître que comme une régression.

Bouchard n’hésite pas à parler de « fiction plutôt narcissique » pour définir le mythe canadien. La réalité, en effet, contredit souvent le discours. Les injustices continuent d’exister au pays, le pacifisme y est souvent de façade — le Canada est un important exportateur d’armes et ne fournit presque plus de Casques bleus — et les Québécois et les Premières Nations en ont long à redire sur le respect canadien du pluralisme national.

Selon l’écrivain et journaliste canadien Stephen Marche, cité par Bouchard, « la bonne conscience (ou la suffisance ?) serait aux Canadiens ce que la violence est aux Américains ». Alors, pour les leçons de morale, un peu de la prétendue modération canadienne serait bienvenue.

À voir en vidéo