L’art qui soigne et qui parle

Les voix demandent de plus en plus souvent — inquiétant questionnement — à quoi sert l’art. La réponse doit leur sembler un brin ésotérique : « À respirer, à sortir de soi ou à se découvrir, à accéder à d’autres niveaux de sens, à explorer des langages différents, à soulever une émotion commune. » Mais allez donc servir de pareilles envolées à des esprits avides de résultats concrets sur une planète pourtant en déliquescence avancée. D’autres se révèlent plus ouverts à la magie que ces empêcheurs de danser en rond. À ceux-là, je lève ici mon chapeau.

Encore plus haut depuis lundi soir. Car j’ai vu alors une salle qui croyait vraiment à l’art et à son pouvoir de changer des vies. C’était au TNM, lors du lancement de Tout le monde est une vedette, projeté sur l’écran après quelques discours. L’événement n’avait rien d’une classique première aux sièges garnis par sa faune consacrée. Tous les créateurs du film étaient présents lundi, et ravis d’y être, même masqués et distanciés, mais les journalistes manquaient en gros à l’appel. À part James Hyndman, également porte-parole, ses acteurs n’occupent guère l’espace public médiatique. Si impliqués, pourtant.

Il faut dire que cette production (en webdiffusion gratuite sur le site du TNM), née d’ateliers d’écriture de Claudia Bilodeau et Isabelle Côté, est un partenariat du TNM avec l’Institut universitaire en santé mentale de Montréal, le Théâtre Aphasique (spécialisé dans la réadaptation d’une clientèle aux difficultés d’élocution) et Les Impatients (organisme phare d’expression artistique pour les personnes avec un problème de santé mentale). Ainsi, issues de ces rangs, des figures de l’ombre prenaient la lumière à l’écran du théâtre.

On traite beaucoup de santé mentale dans les médias. Le confinement a engendré des dépressions, des troubles de dissociation et autres maux de l’esprit. Auparavant, la société cachait ses marginaux plus soigneusement. Soudain, l’ampleur des dérives collectives nous saute aux yeux. L’aphasie, de son côté, altération de la parole, est souvent causée par un simple ACV. Et comment s’imaginer que ce type de problèmes n’arrive qu’aux autres ? Pourtant, la marginalisation se perpétue. Pour les personnes écartées à cause de leur différence, l’art aide à voir la lumière au bout du tunnel. Il permet aussi de casser les préjugés, cette plaie des bien-pensants endormis. « Je fais du théâtre pour sortir de ma zone de confort et ne plus me sentir jugée, » explique une des interprètes.

Dans Tout le monde est une vedette, des parois fictives entre les êtres tombent là où le spectacle démarre. Celui-ci devait être présenté sur scène, nous précisait Lorraine Pintal, mais la pandémie s’est invitée. Des rencontres par Zoom, des répétitions chacun chez soi, une réunion au TNM, un tournage et voici !

Les monologues sont créés par les acteurs, avec coups de pouce ici et là. Chaque fragment est filmé dans un coin du TNM adapté au personnage inventé. L’action se déroule lors d’un spectacle bénéfice au profit des itinérants. Dès lors, le théâtre devient une nef chargée de rêves, de déceptions et d’humour, peinte sans complaisance. Un vendeur de L’Itinéraire qui bat normalement la semelle devant ses vitres n’en revient pas d’être soudain invité à pénétrer dans le hall du TNM. Une dame ayant gagné un billet de théâtre à une loterie de son bureau découvre un nouvel univers aux codes inconnus. Une vedette sur le retour rêve de remplacer l’animatrice de la soirée, une attachée de presse sous pression s’arrache les cheveux, une barmaid ambitieuse cherche à séduire les bonzes du milieu artistique. D’autres créatures s’avancent, dont le fantôme d’une effeuilleuse de l’ancien Gayety sur lequel le TNM s’est érigé, puis un poète capable de l’entrevoir. Ajoutez un snob qui pérore avant le spectacle, une femme de ménage revêtant les merveilleuses coiffes d’une loge pour se métamorphoser en star, un comptable qui se rêve ailleurs. Quant au comédien incarné par James Hyndman, son agent s’en débarrasse ce soir-là parce qu’il n’est plus au goût du jour. Rien d’un éden, ni côté jardin, ni côté cour, ce TNM fantasmé.

Certains acteurs jouent plus juste que d’autres, bien entendu. Sur le lot, des talents s’imposent. Partout, des défis se relèvent. Tout compte fait, ce portrait d’ensemble prend mieux le pouls d’un théâtre que bien des pièces conçues sur le sujet par des dramaturges professionnels. Chacun peut devenir une vedette pour le meilleur et pour le pire à l’heure des réseaux sociaux, bien sûr, mais certains vivent mieux ce passage à la lumière. La création les aide à se propulser hors du trou creusé par la société. Et sous une cape d’invisibilité, ironie du sort, il leur est plus facile de croquer les sujets à dépeindre par-dessus le marché.

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