L’amnésie du Canada missionnaire

Ce sont d’abord les noms qui m’ont mis la puce à l’oreille. Les porte-parole de la Nation Tk’emlúps te Secwépemc, où l’on a retrouvé les restes des 215 enfants du pensionnat de Kamloops, en Colombie-Britannique, s’appellent notamment Baptiste, Jules, Casimir, Michel, Gosselin, Antoine, Lampreau. Pourquoi ?

J’ai donc replongé dans Le Canada français missionnaire de Lionel Groulx, paru pour la première fois en 1962. « En bref, je voudrais raconter la grande aventure d’un petit peuple qui, à peine né, se jette dans la conquête religieuse de l’Indien en Amérique du Nord », commence-t-il. La phrase décrit bien le projet de l’essai, qui recense la longue liste des missions catholiques canadiennes-françaises au fil des siècles, de l’Atlantique au Pacifique à l’Arctique et aux États-Unis, puis celles de l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique latine, de la Caraïbe. Tout y passe, méticuleusement. Il s’agit, pour le chanoine Groulx, de démontrer que l’esprit impérialiste fait toujours partie de l’âme des gens d’ici, malgré la Conquête : « Son empire de jadis, il semble […] qu’il le veuille reconstituer sur un plan supérieur, le plan spirituel cette fois, avec des frontières indéfiniment extensibles ».

L’essai débute au temps de la Nouvelle-France, où il vante « l’audace conquérante » des premiers missionnaires, qui a persisté sous le régime anglais. Il déplore qu’au XIXe siècle, « les épreuves ou misères n’ont que très peu changé depuis le temps de la Nouvelle-France. Le Sauvage reste encore sauvage, ou peu s’en faut : homme-enfant, léger, fantasque, incapable d’efforts soutenus, mal débarrassé de son vieux paganisme ». Il ajoute : « Comme aux temps anciens l’alcool le fascine ; le concubinage sévit ».

Les descriptions racistes ne sont pas accessoires au livre, mais une partie importante de l’argumentaire. C’est qu’il n’y aurait pas autant de noblesse dans le missionnariat si les Autochtones n’étaient pas dépeints comme des sous-humains en attente de rédemption. Par exemple, le chanoine nous décrit les Dénés (Territoires du Nord-Ouest) comme « barbares, presque sataniques », mais tient à nous rassurer. Au contact des missionnaires, « les infanticides, le cannibalisme, souvent provoqués par la misère, disparaissent ».

Dans son récit, le chanoine Groulx insiste sur le rôle des Oblats de Marie-Immaculée, ordre français que l’évêque de Montréal Ignace Bourget invite, en 1841, à s’établir près de lui pour recruter activement au sein de la population du Bas-Canada. Les Oblats « se livrent aux missions indiennes avec une véritable fougue évangélique », nous assure Groulx. Ainsi des missions sont lancées un peu partout au Québec et au Canada bien avant l’ouverture officielle des pensionnats autochtones. Lorsque ceux-ci sont mis en place, on se porte volontaire pour les faire fonctionner. Ainsi, au moins 57 des 139 pensionnats financés par le gouvernement du Canada ont été gérés par les Oblats durant leurs années d’opération. Riches de leur expérience dans l’Ouest, ils font d’ailleurs pression sur les députés francophones du gouvernement Mackenzie King, dans les années 1930, afin que des pensionnats soient aussi ouverts au Québec.

C’est ainsi que des religieuses de la vallée du Saint-Laurent partent nombreuses « à l’aventure », notamment dans l’Ouest. Les frères emploient les Sœurs de l’Assomption de la Sainte Vierge pour s’occuper du pensionnat de Onion Lake, en Saskatchewan. Les Sœurs missionnaires du Christ Roi, après avoir géré des camps de concentration pour les Canadiens d’origine japonaise durant la Deuxième Guerre mondiale, sont assignées aux « écoles indiennes ». Les Sœurs de Sainte-Croix et des Sept-Douleurs ouvrent quant à elle un pensionnat à Moricetown, au nord-est de Prince Rupert. Et les Sœurs de Sainte-Anne, originaires de Saint-Jacques-de-l’Achigan, dans Lanaudière, se chargent notamment des « écoles indiennes de Kamloops, de Kuper Island et des Songhees », en Colombie-Britannique.

Finalement, on commence à comprendre le pourquoi de ces noms à consonance francophone des membres de la Nation Tk’emlúps te Secwépemc, où ont été retrouvés les 215 enfants du pensionnat de Kamloops.

On commence à comprendre qu’on avait peut-être tort de présenter la découverte macabre des restes des enfants de Kamloops avec une plus grande distance, ici, parce que « l’Ouest, c’est loin de nous ». On commence à voir que ce qui s’est passé au Québec comme dans les Prairies, le Grand Nord ou l’Ouest s’est déroulé avec la participation de certains de nos grands-oncles, de nos grands-tantes, dont le lien avec l’Église faisait la fierté et l’orgueil de bien des familles d’ici. On aperçoit aussi que l’amnésie collective sur les pensionnats autochtones est bien étrange, alors que certains de nos intellectuels les plus célèbres et célébrés se sont même vantés du rôle de l’Église canadienne-française dans leur établissement, afin d’y puiser un sentiment de fierté nationale.

Cette Église, et cette vision du nationalisme, bien des Québécois en ont un souvenir douloureux, et s’en sont dissociés à l’époque même des pensionnats et de Lionel Groulx, et bien sûr ensuite. Mais la dissociation peut-elle justifier les trous de mémoire ? L’anachronisme qui sépare l’Ouest canadien de l’histoire des francophones ? La prétention que ces administrateurs coloniaux ne font pas partie de nos histoires familiales ? Le détachement de ce qui s’est passé ici même au Québec ?

Rappelons-nous que la commission qui a fait la lumière sur les pensionnats s’appelle Vérité et Réconciliation. Et cette vérité inclut que les idées du chanoine Groulx fassent écho à une vision sociale et politique qui a influencé, pour le meilleur et pour le pire, les rapports entre les peuples autochtones et les francophones de partout au pays pendant plusieurs décennies. Sans vérité, quelle réconciliation est possible ?

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