Un mépris persistant

Bien sûr, il n’y avait pas de quoi s’inquiéter du lien tracé par le ministre Christian Dubé entre le maintien de l’état d’urgence sanitaire et les négociations des conventions collectives du personnel soignant. Ce n’était qu’une formule malheureuse, à ne pas prendre au pied de la lettre. On commence à avoir l’habitude de ce rituel du démenti.

« Vraisemblablement, je me suis mal exprimé. L’urgence sanitaire n’a aucun lien avec la négo », a indiqué le ministre Dubé sur Twitter — ajoutant tout de même que l’urgence sanitaire avait permis d’accorder des primes salariales aux soignants. Ceux-là mêmes qui s’évertuent présentement à démontrer que, s’il faut prolonger dans le temps les exceptions permises par l’urgence sanitaire pour que les choses fonctionnent à peu près, quelque chose ne tourne pas rond.

Une simple maladresse, donc. Mais comme ce fut souvent le cas avec ce gouvernement, la maladresse en dit long. Ici, on est frappé par l’aisance, la légèreté, avec laquelle le ministre a évoqué la reconduction de l’urgence sanitaire, comme s’il s’agissait d’une formalité, un procédé désormais acquis.

Cet état d’esprit, ce mélange de nonchalance et d’autoritarisme, transparaissait déjà dans le ton employé lors de la mise en place en place du couvre-feu, puis dans sa reconduction indéfinie, sans justification autre que le bilan des cas quotidien. Mais en évoquant la possibilité de prolonger l’état d’urgence pour forcer l’obéissance de ceux qui en font les frais au quotidien dans les milieux de soin, Christian Dubé révèle aussi la persistance d’un mépris pour le travail qu’on dit essentiel, mais qu’on refuse de reconnaître à sa juste valeur.

Au début de la pandémie, c’était frappant. On se souvient tous de ce moment étrange, en avril 2020, où François Legault s’est attiré les foudres du personnel soignant, alors qu’il voulait inciter les médecins à se rendre en CHSLD en promettant qu’on ne leur demanderait tout de même pas de laver les planchers. Combien d’infirmières, de préposées aux bénéficiaires, d’aides de service, avaient alors été heurtées d’entendre le premier ministre affirmer que leurs tâches pouvaient être accomplies par n’importe qui, mais pas à n’importe quel salaire ?

Avec le recul, de telles déclarations semblent appartenir à un autre monde. Un monde dans lequel il était encore possible d’ignorer la dette de nos sociétés envers celles et ceux qui soignent, nettoient, nourrissent et servent. Un monde où l’illusion capitaliste de la gratuité du travail de reproduction de la vie humaine tenait encore ; où nous n’avions pas, tous les jours, sous les yeux, les conséquences de la destruction des services publics. Mais un an et demi plus tard, on s’étonne de ce retour du refoulé. Enfin, on ne s’en étonne pas tellement, mais on se demande jusqu’où on osera encore pousser l’arrogance.

Dans les déclarations maladroites du ministre Dubé, on voit s’esquisser le pire scénario pour les temps à venir : une instrumentalisation de l’état d’urgence, visant à mettre au pas les citoyens, les travailleurs et les institutions, afin de court-circuiter la reconfiguration sociale qu’appelle la pandémie.

À ce titre, nos voisins du Sud, étrangement, semblent avoir compris quelque chose qui nous échappe, du moins sur le plan du discours. En avril, le président Biden présentait son plan de relance postpandémique, une politique ambitieuse misant avant tout sur l’expansion de l’assurance maladie, le financement de services communautaires et l’amélioration des conditions d’emploi des travailleurs essentiels. Dans la foulée de ce plan de relance, un slogan, porté depuis longtemps par les mouvements de défense des droits des travailleuses domestiques, s’est imposé : « Care as infrastructure ». Envisager le soutien aux institutions et au travail de soins comme des dépenses d’infrastructure.

L’idée a évidemment été contestée dans les cercles conservateurs, mais cet assouplissement de la définition des infrastructures a fait son chemin. L’économiste Paul Krugman résumait ainsi les choses dans le New York Times : « L’argument en faveur des investissements intangibles pour relancer l’économie est au moins aussi convaincant que celui en faveur de la réparation des routes et des ponts. » Qu’en est-il chez nous, alors qu’on annonce en grande pompe les plans du « troisième lien », tout en rechignant sur les conditions de travail du personnel soignant ?

La vaccination progresse à pas de géant. Nous nous tenons aujourd’hui dans l’âtre du déconfinement. Sauf que la COVID-19 ne disparaîtra pas du jour au lendemain. Si la vaccination permet en effet d’endiguer la pandémie, il faudra malgré tout apprendre à composer avec la présence de la COVID-19 dans nos vies. Les précautions qu’elle impose, les risques de résurgence qui planent…

Or, toute la question a été résumée par le ministre Dubé : saura-t-on composer avec ces nouveaux risques de façon démocratique et respectueuse des travailleurs qui, après le confinement, continueront de porter les institutions sur leurs épaules ?

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