Vladimir Bonaparte

Vladimir Poutine, 68 ans, s’avère dans une forme splendide. Compter huit buts lors d’une partie de hockey, au milieu d’anciennes vedettes professionnelles, il n’y a que lui pour le faire. Peut-être qu’un Kim Jong-un aurait pu faire mieux ? En tout cas, cette affaire de hockey présidentiel a beau être forte de café, vous admettrez que chaque société se projette à sa façon ses illusions de grandeur, selon des modalités plus ou moins raffinées. Célébrer sans gêne, à Paris ce printemps, le bicentenaire de Napoléon, est-ce bien différent sur le fond que d’applaudir le coup de patin du maître du Kremlin ?

En 1802, Napoléon se fait consul à vie. Deux ans plus tard, il se couronne empereur, dans une mise en scène où même le pape lui obéit au doigt et à l’œil. L’histoire du monde n’est pour lui qu’un théâtre où se joue sa gloire. Le voici qui reconduit l’esclavage contre l’idéal même de la république qu’il trahit. Les Haïtiens sont vus tels des animaux, comme les Africains sont assimilés à des singes, tandis que le reste de l’humanité devient un pantin qu’il manipule. Au hockey, Napoléon eût très bien pu compter dix buts et décréter avoir remporté la Coupe Stanley à lui tout seul : le monde autour de lui n’en aurait pas moins applaudi.

En 1805, Jean-Baptiste Noreau gagne New York depuis Montréal, au péril de sa vie. Porteur d’une pétition, il va s’embarquer à bord d’un bateau en partance pour la France. Des gens comme lui espèrent des fusils. Leur pétition demande à l’empereur de faire le nécessaire pour reprendre possession du Canada. Dans l’Amérique française, bien du monde croit que Napoléon viendra, le sabre dans une main et les droits de l’homme dans l’autre, pour enfin les libérer du joug britannique.

Les représentants de la couronne anglaise fustigent pareil esprit d’indépendance. Des têtes vont tomber afin que se maintienne celle où est posée la couronne britannique. Parmi les victimes, un citoyen étasunien, David McLane, condamné à Québec pour « espionnage » au profit de la France révolutionnaire. Le 21 juillet 1797, McLane est pendu, puis décapité. Son cœur est ensuite tiré de sa poitrine, de même qu’une partie de ses entrailles, lesquelles sont brûlées sur un bûcher. Ce spectacle macabre, offert à la population pour la mettre en garde, dure plus de deux heures. D’autres arrestations auront lieu.

Si l’à-plat-ventrisme était l’objet d’un concours, le clergé serait d’emblée sacré grand champion grâce à la performance de Mgr Plessis. Le 10 janvier 1799, celui-ci prononce une oraison qui donne une idée du niveau de bassesse où l’Église peut ramper : « Mes bien chers frères, tout ce qui affaiblit la France tend à l’éloigner de nous. Tout ce qui l’en éloigne assure nos vies, notre culte, notre bonheur. L’Angleterre est le grand boulevard sur lequel reposent nos espérances. »

Lecteurs, pour plusieurs d’entre vous, si vous cherchez ne serait-ce qu’un peu dans la chaîne de vos aïeux, les chances sont fortes que vous y trouviez, quelque part, pas bien loin, un garçon flanqué du nom de Napoléon.

Si vous n’en trouvez pas, pensez que le père du maire Drapeau, un simple vendeur d’assurances, s’appelait Napoléon. Songez que le maire Drouin, qui inaugure le pont de Québec et en tire des bénéfices, se nommait aussi Napoléon. Ou encore que le père d’Henri Bourassa, le fondateur du Devoir, portait lui aussi ce nom.

Le maire Camillien Houde, ancien chef des conservateurs, tout pénétré du sentiment de sa grandeur, crut bon se faire enterrer sous une réplique du tombeau de Napoléon.

Dans Les Plouffe, de Roger Lemelin, cette famille qui raconte toutes les autres de l’époque, le garçon qui symbolise l’espoir d’une émancipation se nomme Napoléon. Ce nom fut incontestablement populaire parce qu’il représentait une quête, bien que plus ou moins lucide.

Pour se dédouaner d’une telle affection populaire, le très catholique Séminaire de Montréal fit nombre de signes de croix et souscrivit, en 1809, au financement d’un monument à la gloire de l’amiral Nelson et de sa victoire contre Napoléon. La colonne Nelson trône toujours dans le Vieux-Montréal, à deux pas de l’hôtel de ville. Elle fut la première du genre de tout l’Empire britannique. En 1893, un trio de jeunes bien décidés, parmi lequel on compte le fils de l’ancien premier ministre Honoré Mercier, tenta de la faire sauter.

Au nom du pouvoir en place, des souscriptions sont levées, dans différentes villes du Québec, « pour la défense de la survie de l’humanité et la protection de la survie de l’humanité ». De grandes forêts de chênes sont rasées. Ce bois sert à construire des vaisseaux de guerre.

En février 1986, François Mitterrand fait visiter au financier Paul Desmarais, accompagné pour cette occasion par Brian Mulroney, la pièce où Napoléon, en 1815, dut finalement abdiquer à l’Élysée. À haute voix, le président de la République lit pour l’occasion le document historique. Les observations consignées par Mulroney dans son journal, à la suite de cette rencontre, ne manquent pas d’intérêt : « Paul (qui avait beaucoup étudié la vie de Napoléon) était de toute évidence ému par ce spectacle peu commun. » Sans doute un aigle aux griffes acérées ou tout autre oiseau rapace sait-il reconnaître ses semblables au-delà du temps qui passe. Mila Mulroney, l’épouse adorée de l’ancien premier ministre, lui offrira en tout cas un coussin brodé sur lequel on peut lire : « Napoléon vit : je l’ai épousé. » Sous le Code napoléonien, pareil statut d’épouse valait en tout cas aussi peu qu’un coussin.

Tandis qu’on glorifie des mythes boursouflés, l’humanité continue de s’imaginer que la liberté consiste à faire ce que permet la longueur de sa chaîne, tout en plaçant souvent ses espérances, pour l’allonger un peu, en un petit despote de plus.

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16 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 17 mai 2021 04 h 53

    La nécessaire espérance...

    Contrairement aux autres anmaux, l'humain a la capacité de se créer des mythes. Qu'ils soient religions ou despotes, ces mythes sont des balises. Elles guident les humains vers leur bonheur imaginé. La liberté est davantage dans la volonté que dans les faits puisqu'elle consiste à choisir entre deux biens. Nos chaînes dépendent de nous-mêmes plus que nous le croyons...

    • Françoise Labelle - Abonnée 17 mai 2021 07 h 29

      Le «père» de la neuro-psychologie, Michael Gazzaniga, spécialiste des «split brain», vous dirait que les mythes sont des élaborations des centres du langage qui élaborent de beaux mensonges pour ficeler la narration des humains, leur «histoire» comme dans «raconter des histoires», même en contradiction avec la réalité.
      Le langage est une arme à double tranchant. Prévert disait: «Le monde mental ment monumentalement».

  • Yvon Montoya - Inscrit 17 mai 2021 05 h 39

    C’est un fait, il n’y a que les esprits libres qui savent écrire d’excellents articles. Les symboles de l’oppression catholico-anglaise sont encore debout, c’est tout dire et peu dire....merci.

  • Claude Bélanger - Abonné 17 mai 2021 06 h 40

    Très intéressant.

    Et très éclairant.

  • Françoise Labelle - Abonnée 17 mai 2021 07 h 22

    Le pétage de bretelles

    «Célébrer sans gêne, à Paris ce printemps, le bicentenaire de Napoléon, est-ce bien différent sur le fond que d’applaudir le coup de patin du maître du Kremlin ?»
    Il faut lire Stendhal sur les campagnes napoléoniennes. «Il est d’autant plus intéressant de confronter ce regard à l’image qu’il donnera de ces campagnes dans ses œuvres biographiques et romanesques, soulignant à quel point la mythification est devenue mystification.» Revue italienne d'études françaises 2019.

    Les nationaleux ne vous aimeront pas. Ils ne comprennent pas que les mythes boursouflés d'un pays souverain comme la France, les USA ou la GB n'ont rien à voir avec la quête d'un pays contrôlé par sa population.

  • Pierre Samuel - Abonné 17 mai 2021 07 h 23

    Et que dire du MBAM !

    Cher M. Nadeau,

    Ne surtout pas omettre le pavillon du Musée des Beaux-Arts de Montréal dédié à Napoléon Bonaparte, gracieuseté du culturiste Ben Weider, aujourd'hui décédé, ayant fait fortune dans les produits dits naturels et du non moins célébre collectionneur des trucmuches napoléoniennes l'ex-sénateur Serge Joyal !