Anxiété immobilière

L’anxiété augmenterait chez les acheteurs d’une résidence. Surtout chez les acheteurs d’une première propriété. Ils sont nombreux chez ces derniers à être déchirés entre l’inquiétude de ne pas avoir la capacité à réunir la mise de fonds requise et la peur de rater quelque chose.

Selon les résultats d’un sondage réalisé par Royal LePage et l’assureur hypothécaire Sagen publié vendredi, à Mont-réal, 63 % des répondants se sont dits inquiets du montant de leur mise de fonds destinée à l’achat d’une première résidence, ce qui cadre avec la moyenne canadienne de 62 %, mais se situe au-delà de la moyenne québécoise de 56 %. Aide des parents, régime d’accession à la propriété… « Quoique l’inventaire ait montré des signes de croissance au cours du marché printanier […], il demeure bas pour les acheteurs actuellement, ce qui fait monter d’un cran le stress associé à un processus déjà éprouvant », peut-on lire dans le communiqué.

La Banque Nationale a calculé que selon les seuils d’admissibilité à l’accès à la propriété, le salaire annuel médian d’un ménage requis pour acquérir un logement représentatif autre qu’une copropriété avoisine désormais les 95 000$ à Montréal et qu’il lui prendrait au moins 40 mois pour accumuler la mise de fonds minimale requise en supposant un taux d’épargne de 10 %. On parle d’un revenu de ménage médian de quelque 70 000$ pour un condo représentatif, et quelque 29 mois pour accumuler la mise de fonds minimale au même taux d’épargne.

À Québec, le calcul fait ressortir un revenu médian requis de quelque 65 000$ et 46 000$ respectivement, et une période d’accumulation de 27 et de 19 mois respectivement.

Cela n’empêche pas le premier acheteur d’être très présent sur le marché, surtout durant la pandémie. Une étude de la firme de courtage immobilier publiée à la fin de février s’est concentrée sur les Canadiens âgés de 25 à 35 ans. On pouvait y lire que 48 % des répondants sont propriétaires de leur résidence et que 25 % ont acheté leur propriété pendant la pandémie. Et l’engouement ne faiblit pas. L’intention d’achat est forte chez les non-propriétaires (84 %), 68 % des répondants prévoyant de déménager au cours des cinq prochaines années. « Ce sont 16 % des personnes interrogées qui indiquent prévoir acheter une propriété au cours de l’année, tandis que 14 % songent à s’exécuter d’ici un an ou deux, et 39 %, dans un horizon de deux à cinq ans », indiquait le sondage.

FOMO contre JOMO

Un économiste de la Banque TD a comparé la frénésie immobilière canadienne avec celle qui prévaut aux États-Unis. Les deux marchés sont aux prises à l’exaltation, avec des ventes de propriétés et une croissance des prix de loin au-delà des moyennes historiques, mais l’exubérance est plus forte au nord de la frontière. Au 31 mars, les ventes étaient 75 % plus élevées que la moyenne 2018-2019 au Canada, contre 13 % aux États-Unis. Le prix était en moyenne 32 % plus élevé par rapport à il y a un an, contre 17 % au sud de la frontière.

L’impact de la demande excédentaire et du niveau historiquement bas des taux hypothécaires se fait sentir tant au nord qu’au sud. C’est le cas également de la forte présence des millénariaux sur le marché et de l’impact de la montée de l’épargne induite par la pandémie, l’épargne excédentaire totalise les 200 milliards de dollars au Canada, et les 1600 milliards $US aux États-Unis en 2020.

La différence vient donc d’une croissance de la population plus forte au Canada au cours de la dernière décennie, un rythme qui s’est accéléré entre 2016-2019 avec l’arrivée de résidents non permanents. Le ressenti du krach immobilier de 2008 provoqué par la crise des prêts hypothécaires à haut risque demeure aussi ancré dans la mémoire des Américains, qui ont eu à conjuguer avec une chute du prix moyen de l’ordre de 12 %. L’onde de choc n’a produit qu’un recul moyen de 0,5 % au Canada.

Cette différence pourrait ainsi suggérer que chez l’acheteur canadien, la peur de manquer quelque chose (FOMO, selon l’acronyme anglais) supplante la joie de manquer quelque chose (JOMO, selon l’acronyme anglais). À son tour, cette peur de rater une occasion alimente une montée de la spéculation venant amplifier la hausse des prix.

Cette prépondérance de la peur sur la joie pourrait se maintenir sous le coup de l’accélération de la croissance et de la remontée de l’immigration à partir de 2022, malgré une abordabilité de la propriété appelée à faire face à des vents contraires au cours des prochains trimestres, croit l’économiste Sri Thanabalasingam.

  
 

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