La société des libres penseurs disparus

Dans la classe de Sylvain Larose, les rares règlements sont votés et l’anarchie règne en maître. Et pourtant, on apprend!
Photos Jacques Nadeau Le Devoir Dans la classe de Sylvain Larose, les rares règlements sont votés et l’anarchie règne en maître. Et pourtant, on apprend!

À la mémoire de Serge Bouchard

C’est leur M. Keating à eux, leur Robin Williams dans La société des poètes disparus. Les élèves de 5e secondaire au Collège de Montréal ont l’occasion de se frotter à un prof qui porte le même uniforme qu’eux par simple solidarité plutôt que par déférence envers l’institution. Leur prof d’Univers social (histoire, géo et éducation citoyenne) est un anarchiste déclaré qui ne possède pas de téléphone cellulaire, se déplace à vélo, ne vote pas aux élections et enseigne de manière collégiale, en n’imposant pas de règlements mais en expliquant les 12 principes du droit dès le premier cours.

Le chaos dans sa classe ? Le contraire. Une participation active, des échanges passionnés, des élèves de 16-17 ans motivés parce qu’ils sont libres. Libres de penser.

Sylvain Larose peut parfois déranger les murs de pierre grise de cette école fondée par les Sulpiciens, mais les principes fondamentaux de l’institution catholique n’entrent pas en conflit avec son enseignement anarchiste et athée. Bon, il y aurait peut-être un petit hic sur sa devise « Ni Dieu, ni maître », mais autrement, partage, solidarité, responsabilité, et puis la bonté, tiens. Ça aussi, c’est important pour un cœur d’anarchiste. C’est le liant, le cheese dans le Mac.

C’est dans ses rêves que l’homme trouve la liberté. Cela fut, est et restera la vérité.

 

Dans une ancienne chambre de prêtre au bout du corridor, trois profs ont installé leur bureau. Sur la porte, on peut lire : « Département de la gauche nuageuse ». Au-dessus du bureau de M. Larose, une affiche : « Section gauche radicale caviar et naïve ». Juste à côté, c’est la « Section gauche molle trempée ».

Davantage qu’un pied de nez adulescent pour racoler des ados en quête d’idéaux, ce postulat humoristique découle d’une longue réflexion. Sylvain Larose, 54 ans, enseigne également, à titre de chargé de cours, la didactique de l’univers social à l’Université de Montréal, et il a publié un manuel sur les enjeux pédagogiques à saveur anarchique : Être, agir, enseigner en tant qu’anarchiste à l’école secondaire.

Dès le premier paragraphe, on y explique que la liberté devrait être le point central de tout enseignement. « L’anarchie, c’est l’ordre ! Un ordre basé sur le respect fondamental des humains. […] La liberté fait naître ce qu’il y a de plus grandiose en nous. »

Repartir avec des questions

Ce lundi matin, le cours sur l’éducation genrée aborde la question d’une éducation prédéfinie, rose et bleue, selon nos sexes biologiques respectifs. Après cinq minutes, j’ai noté les mots « pénis » et « clitoris » dans mon calepin ; leur prof anar a l’habitude d’enseigner aussi la sexualité. J’ai ajouté également « construction sociale », « pression sociale d’avoir des enfants », « On ne naît pas femme, on le devient » (bravo à Louis-Daniel qui a cité Beauvoir).

J’ai aussi retranscrit cette remarque sarcastique de Guillaume : « La société m’aurait menti ? ! » Et Ludwig qui lance : « Moi, je ne veux pas d’enfants ! Je veux juste être le mononcle cool. » Celui-là a compris qu’on ne gagne pas un concours de popularité à éduquer des jeunes.

M. Larose explique les fondements de la société occidentale comme s’il décrivait une peuplade d’Amazonie. Tiens, juste la hiérarchie liée au genre : « Les femmes dans la classe vont être dominées. Je suis désolé. Je ne sais pas comment vous le dire autrement. » Leur prof est également proféministe. Et il leur explique pourquoi il est bien vu pour un homme de manier le barbecue : show, activité publique, protéines, valorisation. Préparer la salade : bof.

Dans cette classe où chacun s’assoit où il le veut (une révolution !), on peut aussi demander 10 minutes pour terminer un autre travail, utiliser son téléphone, manger et boire. « Si tu choisis à leur place, tu en fais déjà des opprimés », glisse leur prof de liberté à l’esprit critique aiguisé.

Et ici, les travaux peuvent être précorrigés autant de fois que l’élève le souhaite avant sa note finale. Le prof dénonce les moyennes de groupe, une façon de fabriquer des démotivés et de décourager l’entraide entre les pairs. Il s’indigne de voir des enfants de 5e année vomir de stress durant les portes ouvertes à l’automne. Il veut transmettre, pas être gardien de prison.

La liberté ne se mendie pas, elle se prend

Ici, on t’incite à réfléchir plutôt qu’à apprendre par cœur des dates que tu trouveras en googlant. Et à poser des questions sans nécessairement trouver de réponses toutes faites. On te prépare aussi pour la suite du monde : le cégep, l’université, le chien. Le chien ? « Oui, le symbole d’une vie réussie… » explique le prof, non sans ironie.

M. Larose se défend bien de former une bande de cyniques : « Je ne fais pas de propagande, me dit-il. Je ne peux pas les “rendre” cyniques. C’est la construction d’une vie. C’est en eux. Je suis plutôt un catalyseur, un déclencheur. »

Un prof qui marque une vie

Des M. Larose, on s’en souhaite tous un dans un parcours d’éducation. Ludwig a rencontré son prof lors d’une activité parascolaire de vélo : « Il est passionné, engagé ! Mais c’est très laxiste aussi. Il ne te dira pas quoi faire. »

Ils sont une nuée autour de moi durant l’heure du dîner, venus me parler du cours Univers social. Milli ne partage pas toutes les opinions du prof, mais la façon de débattre la séduit : « Je vais avoir le droit de vote cet automne. Avec des profs apolitiques, on ne sait pas où se situer. Lui, on sait qu’il est anarchiste ; il nous permet de mieux identifier nos valeurs. »

Donnez la liberté aux jeunes, donnez-leur la chance d’exercer en collectivité le pouvoir et la société va changer en mieux

Margot, jeune Française très éloquente, estime qu’il est un ami : « Ce n’est pas le prof lambda. Je me sens moins seule avec les choses que je pensais. »

Milli renchérit : « Son enseignement est exceptionnel, ça nous aide dans nos vies personnelles aussi. »

Romane est d’accord : « On apprend la vie, pas seulement la matière ! » Alec opine : « Y’a pas de hiérarchie avec lui, tout le monde est égal. Il est là pour nous aider. On parle des enjeux de la vie. »

Sahar, une jeune musulmane : « Si M. Larose n’avait pas été dans nos vies, je ne serais pas la même personne. Ça me garde ouverte à l’idée que ne vais pas m’entendre avec tout le monde. Les autres profs sont concentrés sur les règlements, lui, c’est 100 % le cours. »

Beca conclut : « On se sent respectés, écoutés. Pour nous, c’est anormal, mais ça ne devrait pas l’être. C’est tellement une job importante. Les enseignants ne réalisent pas l’impact qu’ils ont sur notre vie. »

Oh capitaine, mon capitaine ! Ne partez pas trop vite. Vous avez charge d’âmes.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette  

Apprécié l’essai de Sylvain Larose, Être, agir, enseigner en tant qu’anarchiste à l’école secondaire. Le prof pense que cette gestion de classe peut s’appliquer à toutes les matières, ou presque. « On touche là à l’essence même de la citoyenneté », écrit cet anarchiste qui recommande à ses élèves de lire Éloge de la richesse, d’Alain Dubuc, s’estimant mauvais juge du capitalisme. Il y explique comment notre système d’éducation préconise des valeurs de gauche, mais fonctionne comme un système de droite. À lire si vous êtes enseignant, anarchiste, ou les deux. (Ou si vous êtes parent d’un.e ado, comme moi). Les 12 principes du droit occidental ici

Savouré maints portraits dans le beau livre Restez libres !. Quel recueil inspirant pour trouver des modèles dans tous les domaines. Une trentaine de portraits (dont la Dre Irène Frachon (Médiapart) et l’écoféministe indienne Vandana Shiva, que j’ai toutes deux interviewées) de gens qui estiment que la prise de parole est nécessaire au bien commun. D’Aimé Césaire à Julian Assange, de Noam Chomsky à Michael Moore, en passant par les Pussy Riot, une galerie de personnes célèbres qui ont défendu nos droits… et libertés. À mettre dans de jeunes mains

Ressorti ce texte que j’ai écrit en 2012, après une rencontre avec Serge Bouchard. Il n’a pas pris une ride, ce mammouth laineux. Adieu, monsieur le professeur. Merci pour le legs immense. « C’est beau, la nostalgie. Notre société trouve que c’est une insulte. J’y vois une qualité. On traite ça comme si c’était un détail, mais personne n’échappe au temps qui passe. La nostalgie, c’est l’exil de ton enfance, c’est quand le temps avait du temps. » 

Joblog: les aimer d’amour

Écouter le cours de titulariat de l’ado d’une oreille en passant dans sa chambre et entendre un des élèves argumenter :

– Oui, mais madame, je ne peux pas passer mon entrevue du cours Finances mardi !

– Pourquoi ?

– Ben c’est le 420 !

– ? !

– La journée du cannabis !

– Ben, tu feras ton entrevue, pis tu iras fumer au parc après, OK ?

Merci à la titulaire de mon ado qui m’a tant émue ce matin. Elle leur a dit (la larme à l’oeil) qu’elle allait pleurer quand ils auraient leur diplôme de sec 5 parce qu’elle ne les verrait plus. Et en plus, elle leur promettait de s’améliorer : « Je vous aime d’amour. » Un cadeau pour vous, chère titulaire au grand coeur.

(Statut FB du 16 avril, remanié)



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