La belle révolution

En prenant connaissance du communiqué annonçant la parution d’une Brève histoire de la Révolution tranquille (Boréal, 2021, 280 pages), des historiens Martin Pâquet et Stéphane Savard, mon collègue Jean-François Nadeau m’a envoyé un petit mot : « Me semble que c’est notre monde. » Voulait-il dire le monde dans lequel, depuis cette époque, vivent les Québécois ? Voulait-il plutôt dire notre monde à nous, lui et moi, notre univers de référence idéologique, fait d’un attachement à un État-providence fort et d’un désir d’émancipation nationale ?

Je ne lui ai pas demandé de préciser sa formule parce que les deux sens me convenaient. La Révolution tranquille, c’est une évidence, a changé la face du Québec. Avant, il y avait un monde ; après, il y en avait un autre. Nadeau et moi, comme tous les X, sommes nés dans le second, entre 1960 et 1980, qui est donc notre monde. Mais il y a plus. La Révolution tranquille, ce n’est pas qu’un temps, c’est un esprit, un élan. C’est, comme l’annonce la chanson de Stéphane Venne, le début d’un temps nouveau.

« Les contemporains de la Révolution tranquille traversent ces années habités par un sentiment d’espoir plus ou moins grand en des jours meilleurs, écrivent Pâquet et Savard. Ces jours meilleurs, ce sont ceux de la nation libérée, de la prospérité socio-économique, de l’émancipation des contraintes de sa condition, qu’elle soit de genre, de classe, d’ethnie, etc. Ces jours meilleurs, ce sont ceux de la reconnaissance pleine et entière des droits et de la dignité humaine. »

En dire qu’il s’agit de notre monde, c’est dire, au sens fort, que l’on adhère à son esprit, selon lequel, résument les deux historiens, « l’épanouissement individuel des citoyens passe par le renforcement de l’État, un État envisagé comme un instrument d’émancipation collective ». La Révolution tranquille, dans notre histoire, c’est le moment de la social-démocratie triomphante, de « la réhabilitation sociopolitique et économique des Canadiens français » et de l’État-providence au service de tous les citoyens. Je ne parlerai pas pour Nadeau, mais je peux dire, en ce sens, que cette révolution, dont je suis un fier héritier, est bel et bien mon monde.

Dans Brève histoire de la Révolution tranquille, Pâquet et Savard en présentent une remarquable synthèse. Leur but, écrivent-ils, n’était pas de « proposer un récit pour séduire ou émouvoir », mais de rendre cette époque intelligible aujourd’hui. Ils peuvent dire mission accomplie. Sans exclure l’histoire politique traditionnelle mettant en avant les épisodes et personnages clés du passé, les deux historiens privilégient une approche plus sociale qui insiste sur les grandes tendances à l’œuvre et sur les groupes concernés (élites, syndicats, femmes, artistes, étudiants, Autochtones, etc.).

L’exercice de la synthèse est exigeant. Il faut en dire beaucoup, pour ne rien négliger d’essentiel, en peu de mots, pour respecter la brièveté de l’entreprise. Entre l’écueil du trop et celui du pas assez, les historiens manœuvrent habilement. Par moments, la liste des changements sociaux de l’époque étourdit un peu, mais le style limpide de l’œuvre permet de contrebalancer la densité du propos.

Pour Pâquet et Savard, la Révolution tranquille commence le 7 septembre 1959, le jour de la mort de Duplessis, et se termine le 16 février 1983, au moment où le gouvernement Lévesque adopte la loi 111, qui impose le retour au travail des grévistes de la fonction publique et qui marque un rejet relatif de l’État-providence au profit de l’idéologie néolibérale. Dans un excellent premier chapitre, les historiens établissent que notre paisible révolution s’inscrit dans une forte tendance occidentale. Ils montrent ensuite que les changements se sont faits autant du haut vers le bas — les élites animent le mouvement — que du bas vers le haut, alors que divers groupes de la société civile militent pour leur émancipation et prennent la parole pour réclamer des droits. Ça y allait, comme on dit.

La nostalgie, je le sais bien, n’est pas souvent bonne conseillère, mais n’empêche : ces années d’effervescence font envie. Dans La politique québécoise (Septentrion, 2021, 162 pages), un ouvrage qui reprend des interventions faites dans l’excellente émission radiophonique Aujourd’hui l’histoire, l’historien Jean-Charles Panneton présente quelques grands moments de la période 1950-1990. On y retrouve Georges-Émile Lapalme, Robert Bourassa, René Lévesque, Jean Garon, Lise Payette et même Pierre Laporte, joliment réhabilité en journaliste de choc et en politicien nationaliste, et on se dit qu’une telle énergie collective nous manque cruellement depuis longtemps.

La Révolution tranquille appartient à l’histoire. Nous ne la referons plus, mais nous pouvons encore nous en inspirer pour améliorer ce qu’est devenu, depuis, notre monde.

À voir en vidéo