Iran–États-Unis: l’heure de vérité

L’heure de vérité approche aux négociations de Vienne sur le nucléaire iranien, alors qu’a commencé vendredi une quatrième séance de pourparlers indirects entre Téhéran et Washington.

L’objectif est de rétablir « tel quel », sans ajout ni retrait, l’accord de juillet 2015, qui devait réintégrer l’Iran comme partenaire de la communauté internationale. Accord déchiré par l’ancien président américain Donald Trump en mai 2018.

Depuis trois semaines, des signaux positifs sont émis par les parties à Vienne. Mais les luttes de pouvoir à Téhéran pourraient tout faire capoter. Le ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, est sur la sellette parce qu’il a dénoncé le camp ultraconservateur des « Gardiens de la révolution »…

Zarif, c’était « l’homme de Téhéran » aux négociations de 2015. Personnage avenant, à l’anglais parfait — études universitaires aux États-Unis, une autre image que celle des ayatollahs obtus —, il avait à l’époque noué des liens d’amitié avec l’Américain John Kerry…

Même si, depuis trois ans, Zarif a durci le ton, il demeure le visage de ce qu’on veut toujours voir comme « le camp des modérés » à Téhéran.

La semaine dernière, l’homme s’est fait piéger lors d’une entrevue enregistrée qui devait rester confidentielle pour un moment, mais qui a fuité à Londres… Il s’y plaint qu’en Iran, « ce sont les militaires qui décident », et non pas un ministre — fût-il, depuis près d’une décennie, le chef de la diplomatie d’un pays pivot de 83 millions d’habitants.

Parmi les personnages les plus importants de cet « État dans l’État » que sont les fameux Gardiens, il y avait Qassem Soleimani, assassiné par un commando américain en janvier 2020. Dans l’entrevue, Zarif l’accuse carrément d’avoir comploté avec Moscou pour saboter l’accord de 2015.


 


L’affaire peut avoir de graves conséquences sur les discussions de Vienne, car le lien est étroit entre les rivalités internes à Téhéran et les rapports de l’Iran avec le monde.

Le camp modéré est partisan de l’ouverture et d’une intégration dans l’économie mondiale. Il vise la levée des sanctions et rêve d’un « cercle vertueux » politique : libéralisation, hausse du niveau de vie, vraies élections libres, allègements des interdits religieux, etc. Zarif et le président sortant Hassan Rohani en sont les visages publics.

En face : le camp des durs, incarné par les Gardiens de la révolution. Ce ne sont pas des intégristes religieux, mais une sorte de mafia qui contrôle de larges pans de l’économie — avec leurs alliés dans le système, au premier rang desquels le « Guide suprême », l’ayatollah Ali Khamenei.

Bien qu’identifié à ce camp, Khamenei peut de temps en temps — par son titre officiel d’« arbitre » — laisser un peu de corde au camp adverse… comme il le fait en ce moment, laissant se dérouler les négociations de Vienne. Mais les durs ont beaucoup à perdre d’une vraie détente à l’international. Leur pain et leur beurre, c’est l’affrontement.


 


Un des points de discorde à Vienne : les nouvelles centrifugeuses ultramodernes — plus de 150, dix fois plus rapides que les anciennes — mises en marche après le torpillage de Trump en 2018.

Les États-Unis exigent que ces nouvelles machines soient détruites ou retirées du pays. Les Iraniens veulent plutôt qu’elles soient remises au contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique, l’AIEA, tout en restant en Iran.

Autre nœud : les Iraniens auraient demandé aux États-Unis de renoncer à la désignation des Gardiens de la révolution comme « organisation terroriste »… On voit mal comment Washington pourrait céder.

Des échéances très serrées pèsent sur ces négociations. Le 20 mai expire un accord provisoire avec l’AIEA sur la suspension des inspections inopinées en Iran. Mais surtout, le 18 juin, il y a la présidentielle iranienne.

Les modérés souhaitent vivement un accord avant cette date, qui leur donnerait une chance à l’élection. Sans quoi un président ultraconservateur pourrait succéder à Hassan Rohani, plongeant l’Iran dans la fermeture et la misère économique… et les relations internationales dans une nouvelle zone des tempêtes.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada.

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16 commentaires
  • Gilles Marleau - Abonné 10 mai 2021 06 h 44

    Difficile

    Difficile pour nous de concevoir qu'un pays comme l'Iran puisse refuser de saisir une telle opportunité de rétablir ses bonnes relations avec le reste du monde. Il aurait tellement à gagner!

    • Cyril Dionne - Abonné 10 mai 2021 09 h 36

      Tout ce que le régime théocratique de l'Iran veut, c'est le beurre, l'argent du beurre et un sourire des Américains avec cela.

      Bon le faux accord nucléaire avec l’Iran a encore refait surface. Pardieu, ils ont déjà tout pour fabriquer une bombe thermonucléaire et ils ont les moyens pour les lancer partout au Moyen-Orient. Des Qassem Soleimani, il en pleut dans cette théocratie militaire. Ce ne sont pas les petits accords qui feront une différence. Vous pouvez demandez à Neville Chamberlain, s’il était encore de ce monde, ce qu’il penserait de tout cela?

      Tout ce que cet accord fait, c’est de libérer des argents à ce régime où l'ayatollah Hassan Rohani est le chef suprême de toutes les institutions et activités de l'Iran. Ce dernier fonde son pouvoir absolu sur les principes de la loi coranique et de la théorie du « velayat-e faqih » qui confère aux religieux la primauté sur le pouvoir politique en Iran. Pardieu, on ne négocie pas avec des terroristes.

      Biden n’aime pas que l’Iran et la Russie entretiennent des relations, mais notre petit Joe devrait plutôt s’affairer aux affaires internes de son pays. Depuis les 100 premiers jours de son mandat, il y a eu plus de tuerie de masse pendant cette période aux États-Unis de Biden que pendant plusieurs années en Russie. Au pays de Poutine, celui que Biden appelle un meurtrier, les armes ne sont pas en vente libre, il y a un système de santé universel en plus d’avoir un contrôle de l'immigration. Et depuis que Biden est en poste, même si les USA sont inondés de vaccins de toutes sortes, plus de 196 000 américains sont décédés de la COVID-19 depuis les 105 premiers jours de son règne.

  • Jean-Paul Carrier - Abonné 10 mai 2021 07 h 37

    É.U. versus le monde

    Les États-Unis, créateur de leur propre malheur, dans tout les domaines. Celui de l’accord nucléaire avec l’Iran en fait partie. Lorsque Trump à déchiré l’entente, il venait de donner un deuxième souffle aux Gardiens de la Révolution. Quel imbécile. Le problème, le Président Obama n’avait pas réussi à faire passer l’entente au congrès. Alors le premier imbécile venu, dans ce cas Trump, pouvait le déchirer. Il mettait ainsi en péril les modérés aux élections, comme c’est encore le cas très bientôt. L’ennemi ce n’est pas l’Iran, mais les Gardiens. Il faut donner une chance au peuple de sortir du marasme et affaiblir les Gardiens. Un seul moyen, raffermir la position des modérés, et cela passe inévitablement par l’accord nucléaire.

    • Gilles Théberge - Abonné 10 mai 2021 09 h 27

      Je ne suis pas certain que l'ennemi soit en Iran. L'ennemi ce sont plutôt les américains obtus, dont Trump était le prototype idoine.

  • Pierre Rousseau - Abonné 10 mai 2021 07 h 44

    Le yo yo américain

    Pour un profane qui regarde la situation, il semble peu probable qu'un accord puisse être le moindrement à long terme si on regarde les États-Unis qui ont signé celui de 2015 mais qu'une nouvelle administration a déchiré 3 ans plus tard. Maintenant les ÉU veulent revenir à la case départ alors que pour les Iraniens, on sait fort bien que dans 4 ans les choses peuvent encore une fois changer du tout au tout à Washington.

    Les centrifugeuses en sont un bon exemple alors que l'Iran en acquiert suite à la volte-face de Washington pour, quelques années plus tard être sommé de s'en départir pour leur plaire. La diplomatie internationale des ÉU est tellement bancale alors qu'aux 4 ans on peut faire face à un volte-face, que tenter d'avoir un accord avec eux devient une chimère.

    • Jacques Bordeleau - Abonné 10 mai 2021 09 h 37

      De toute façon, Israël ne laissera pas l'Iran achever son projet nucléaire quel qu'il soit, car il le perçoit avec raison comme une menace directe. Seul ou avec l'Arabie saoudite comme alliée, Israël, avec l'appui indéfectible des États-Unis, domine tout le Moyen-Orient sur le plan militaire. Et quelles que soient les réticences des administrations américaines successives, les forces internes de la politique américaine maintiendront leur alliance première avec Israël.

      Jacques Bordeleau

    • Gilbert Troutet - Abonné 10 mai 2021 14 h 08

      Monsieur Bordeleau, vous n'ignorez pas qu'Israël dispose de têtes nucléaires : c'est un secret de polichinelle. On sait même que ce sont les militaires français qui leur ont donné le coup de pouce pour les fabriquer en cachette. Alors, au nom de quoi faudrait-il empêcher les Iraniens de faire la même chose ? J'ajouterais que, s'il est un État dans la région qui menace ses voisins, c'est bien Israël. On se souvient des bombardements répétés de Gaza, en 2008-2009, puis de nouveau en 2014, faisant des milliers de morts parmi les Palestiniens. La guerre Irak-Iran, de 1980 à 1988, a été déclenchée par l'Irak, avec d'ailleurs l'appui des Américains qui fournissaient des armes à Saddam Hussein.

    • Cyril Dionne - Abonné 10 mai 2021 14 h 19

      Vous avez raison M. Bordeleau. Israël ne veut pas que l'Iran achève son projet nucléaire, mais je crois que c'est déjà trop tard en 2021. En 2010, Les États-Unis avaient développé conjointement avec l'unité israélienne 8200 un ver informatique, Stuxnet, pour s'attaquer aux centrifugeuses iraniennes d’enrichissement d'uranium. Celui-ci avait été introduit via une clé USB par un espion/sympathisant dans le système informatique iranien. Les centrifuges se sont mis à tourner trop vites et pourtant pour les données qui arrivaient à la salle de contrôle, tout était normal. Ce ver a pris contrôle des automates programmables Siemens (Programmable Logical Controller - PLC). Enfin, pour faire court, ce ver Stuxnet a continué d’infecter plus de 45 000 systèmes informatique partout sur la planète. Il y a eu même des répercussions ici.

  • Richard Lupien - Abonné 10 mai 2021 09 h 50

    Il y a un troisième joueur dans ce jeu....

    ....qui se trouve être le plus important parce que c'est lui qui tire toutes les ficelles même celles des journaux américains d'où vous tenez une partie de vos informations monsieur Brousseau. Un troisième joueur qui est prêt à tout pour son seul intérêt, son avancement personnel, et on le voit encore aujourd'hui voulant évincer des citoyens palestiniens, arabes, de Jérusalem pour realiser la volonté inscrite dans la bible de réserver tout le territoire de ce qui se trouve entre le Tigre et l'Euphrate aux colons juifs.
    Comment est-il possible que ce peuple juif qui a tellement souffert sous le fascisme en Europe fasse souffrir le peuple palestinien depuis plus de cinquante ans?
    Israël tire les ficelles pour éliminer celui-là dans la région qui va encore défendre le droit des palestiniens à avoir un pays. Ce que personne d'autre ne s'évertue à faire, surtout pas le Quartet qui ne dit mot pour dénoncer l'occupant de la Palestine, quartet composé de l'Angleterre, la France, les USA et l'Union européenne. Il devraient dénoncer la construction de colonies en Cisjordanie mais ils sont muets.
    Alors Israël va tout faire pour faire échouer une entente entre les usa et l'Iran dans leur seul intérêt.

  • Gylles Sauriol - Abonné 10 mai 2021 10 h 26

    La charrue avant les bœufs..... et depuis très longtemps !!

    Les négociations et les discussions c’est bien mais c’est encore mieux quand elles s’accompagnent d’actions qui sont susceptibles de révéler la bonne foi des interlocuteurs. Dans le cas présent, qu’attendent donc les Américains pour vraiment régler une bonne foi pour toutes la question Israélo-palestinienne ? On se le demande depuis longtemps. Cet abcès purulent empoisonne les relations diplomatiques de toute la région depuis plus d’un demi siècle. Qu’attendent donc les Américains pour forcer Israel à cesser la colonisation illégale des territoires et à retrocéder aux Palestiniens les territoires qui ont été grugés illégalement aux détriment des Palestiniens depuis des décennies ? Faire en sorte de redonner aux Palestiniens leur dignité et un espace de vie digne de ce nom constituerait un geste qui certainement aurait un impact très significatif sur tous types de pourparlers et négociations actuelles et futures notamment celles sur le nucléaire visant à favoriser l’avènement d’un climat de paix durable dans toute la région du moyen-orient. Malgré toutes les négociations qui ont eu lieu sur la question palestinienne jusqu’à ce jour, il reste que celles-ci se sont toutes soldées par une sorte de capitulation des Américains; ces derniers refusant ultimement de forcer Israel à vraiment faire progresser la situation vers un climat de paix durable. Malgré toutes leurs bonnes intentions et leurs discours prometteurs, les Gouvernements qui se sont succédé à Washington auront finalement, par leur manque de courage politique, contribué au statuquo ou pire à l’escalade de la confrontation dans la région. Sans oublier bien sûr le transfert de l’ambassade USA à Jérusalem qui n’a fait rien d’autre que d’alimenter les braises de la haine et de la violence. Sans le soutien inconditionnel des Américains, Israel ne pourrait pas dominer outrageusement l’issue du conflit israélo palestinien. Qu’attendent-ils pour agir concrètement ? Quels sont les véritables enjeux ?