La classe très moyenne

François Legault n’a visiblement pas aimé qu’on tente de lui faire porter la veste du premier ministre « déconnecté » de la réalité des Québécois, après avoir répondu de façon imprécise à une question de Manon Massé sur le montant des loyers.

Alors qu’on parle de polarisation, en voilà un, schisme, qu’en politique on s’efforce de masquer. Celui qui sépare la classe dirigeante de la classe moyenne, ou « très moyenne », pour reprendre l’expression de François Legault, qui s’est empressé de rappeler, après avoir été critiqué de toutes parts, qu’il vient lui-même de la classe « très moyenne » et qu’il a « encore » des amis de la classe « très moyenne ».

Avoir « encore » des amis de la classe moyenne. Dans l’utilisation de cet adverbe : un intéressant relent des effets de la mobilité économique sur la composition des cercles sociaux que l’on fréquente…

François Legault est un gars de la classe très moyenne, donc, avec « encore » des amis de la classe moyenne, et aussi une obsession : voir le revenu moyen au Québec dépasser celui de l’Ontario. Peu importe ce que vaut cette mesure pour évaluer les conditions de vie des Québécois, surtout ceux, justement, qui appartiennent à la classe très moyenne.

En début de semaine, nous apprenait Radio-Canada, lors d’une séance privée avec le Conseil du patronat, le premier ministre a confié ses inquiétudes quant à l’effet de l’immigration sur le salaire moyen au Québec. Se croyant sans doute autorisé, puisqu’il se trouvait parmi les siens, à utiliser le langage de ceux qui possèdent, il s’est exprimé ainsi : « À chaque fois que je rentre un immigrant qui gagne moins de 56 000 [dollars], j’empire mon problème. »

La déclaration a mal passé, même parmi les patrons, qui ont tout de suite vu un décalage entre les besoins de leurs entreprises et les aspirations du premier ministre, surtout en contexte de pénurie de main-d’œuvre. Avant même d’évoquer l’apport des travailleurs immigrants, Statistique Canada indique par exemple qu’à la fin de 2020, la moyenne des salaires pour les postes vacants au Québec était de 21,50 $ l’heure. Pour les postes à pourvoir en santé et dans les services sociaux, où les besoins sont particulièrement criants, le salaire moyen est de 21,90 $, toujours selon Statistique Canada.

Dans tous les cas, sur l’année, cela mène en dessous des 56 000 $ évoqués par le premier ministre. Les postes à pourvoir présentement au Québec travailleraient donc contre l’aspiration, si arbitraire soit-elle, de dépasser l’Ontario dans la moyenne des revenus ? Poser la question apparaît en fait aussi absurde et, surtout, déconnecté des besoins socio-économiques des Québécois que l’objectif lui-même.

Quant au rapport à l’immigration, il y a encore quelque chose de révélateur dans le choix des mots. Dans la personnalisation d’une politique publique, d’abord : « je » rentre un immigrant ; et du pronom possessif : j’aggrave « mon » problème. Voilà ce qu’on nous dit : c’est moi qui décide qui a droit de cité chez nous, qui détermine aussi ce qui constitue un « problème », en établissant un objectif chiffré et en décrétant que tout ce qui, en termes absolus, nous en éloigne est une donnée indésirable.

Il faudrait dissiper la croyance voulant que les immigrants, si on ne les trie pas en fonction de leur revenu à leur arrivée, font baisser le revenu moyen. Les données indiquent plutôt que l’écart de revenu entre les nouveaux arrivants et les Québécois nés ici tend à se résorber entièrement au bout de dix ans, et tout particulièrement chez les enfants des nouveaux arrivants, qui étudient en moyenne plus longtemps.

En fétichisant une mesure aussi imprécise que le revenu moyen, on efface les trajectoires de vie, les aspirations individuelles et collectives, les projections à long terme — ce qui, lorsqu’on réfléchit à l’échelle d’une société, à échelle humaine, est l’horizon souhaitable. Il n’est plus question que d’apparences : bien paraître ici et maintenant, peu importe le détail du bilan.

Legault s’est défendu en disant qu’il n’était pas gêné de dire qu’au Québec, on veut avant tout de l’immigration économique, destinée à pourvoir des postes à haut salaire. Mais en posant le salaire à l’arrivée comme critère, il ne s’agit pas que de ça. Il s’agit aussi d’envoyer un message, d’affirmer qu’on ne vient pas construire sa vie ici. On vient seulement si on est déjà assuré que son revenu se maintiendra malgré les aléas du parcours migratoire.

L’orientation se confirme alors qu’on parle ces jours-ci d’assouplir le critère de francisation pour les immigrants hautement qualifiés, embauchés dans les secteurs clés. En gros, on aime le français, mais on aime encore plus les riches.

Le premier ministre s’est par ailleurs souvent montré indifférent à la réalité des travailleurs qui gagnent moins que le salaire viable, qu’ils soient immigrants ou non. Encore l’an dernier, son gouvernement déplorait l’effet dissuasif de la PCU sur l’occupation des emplois au salaire minimum, sans pour autant envisager d’augmenter ce salaire. Même en sachant qu’il ne permet pas de vivre. Le message, à force, devient clair : que les pauvres d’ici rament et que les pauvres d’ailleurs restent chez eux. On imagine que c’est ça, être connecté sur les besoins de la classe très moyenne.

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22 commentaires
  • Denis Grenier - Abonné 7 mai 2021 05 h 22

    Ouf ! Quel analyse !

    Une mise à nu des intentions d'un sauveur économique ! Merci Aurélie.


    Denis Grenier
    Abonné

  • Valère Béland - Abonné 7 mai 2021 05 h 39

    La classe très moyenne

    On a encore du chemin à faire pour les bien pensant de la société face à la réalité du travailleur à revenu moyen ou plus faible, à ses conditions de travail et tout cela avec en toile de fonds, l'immigration et leur intégration et le mieux vivre ensemble.

    • Jacques Patenaude - Abonné 7 mai 2021 15 h 36

      Il me semble qu'il serait temps de se demander ce que nous souhaitons comme vie collective et quelle place devrait y occuper les gens issue de l'immigration en se projetant dans l'avenir plutôt que de continuer à entretenir les vielles rancœurs du passé que les protagonistes dans les débats des dernières années entretiennent. Avons-nous seulement une vision de ce que nous souhaitons comme société pour le futur? Moi je me dis que les gens venu d'ailleurs amenent avec leur rêves peu d'oxygène dans nos vielles chicanes.

  • Louis Poirier - Abonné 7 mai 2021 08 h 11

    «mon» problème

    Enfin on souligne l'utilisation de «mon» problème!
    Un premier ministre devrait s'exprimer au «nous». Un problème collectif ne peut être «son» problème. Les moyens dont il dispose pour y remédier sont nécessairement «nos» ressources.

    • Sébastien Arcand - Abonné 7 mai 2021 16 h 00

      Bien dit! Et il faudrait également que cesse l'expression «nos immigrants» utilisée notamment dans l'analyse fournit par M. Lisée la semaine dernière. Expression paternaliste et qui exprime bien l'instrumentalisation à outrance de l'immigration dans les débats ainsi que dans les poltiques publiques. Bien sûr que tout le monde veut que les nouveaux arrivants s'intègrent le mieux possible à l'économie québécoise et la fasse prospérer, ces personnes en premier lieu. Mais cette chosification et ce paternalisme ne devraient plus être de mise. Ceci expliquant souvent cela malheureusement.

  • Guy Tassé - Inscrit 7 mai 2021 08 h 39

    C'est fou...

    C'est fou ce que plein de gens semblent avoir oublié le programme que La CAQ et François Legault nous ont vendu depuis des années ! À savoir le néo-libéralisme dans toute sa splendeur. Ne soyons pas surpris de ce que nous entendons quand il est question de priorités et de valeurs (sociales). La pandémie aura quand même forcé la main du gouvernement sur certains points. Tant mieux.

  • Pierre Rousseau - Abonné 7 mai 2021 08 h 48

    Comparaison boiteuse

    Comparer les salaires entre les provinces est un exercice de futilité puisque les conditions de vie sont souvent assez différentes. J'ai vécu plusieurs années en Colombie-Britannique et quand je suis revenu au Québec il y a quelques années, j'ai vu une augmentation des impôts de plus de 15%. Évidemment le Québec a un meilleur filet social pour les jeunes familles alors que pour les aînés dont je suis, ce filet social n'existe pas.

    Si on compare le coût de la vie entre les deux provinces, ont voit que pour une famille sans enfants le coût est moindre en CB surtout quand on compte les rabais sur les taxes foncières qui sont offertes au gens qui habitent leur maison plus un rabais supplémentaire pour les aînés. Ces derniers sont aussi choyés avec des réductions sur beaucoup de services gouvernementaux (permis de conduire, parcs provinciaux etc.) y compris les traversiers de BC Ferries qui sont essentiels entre l'île de Vancouver et le continent.

    Tout ça pour dire que le salaire ne veut pas nécessairement dire grand chose car ça dépend beaucoup du type de famille et du coût de la vie dans la province. Le jupon « aristocratique » de M. Legault dépasse lui qui se situe fort probablement dans le 1% de la société et qui a « encore » des connaissances dans la classe dite moyenne. Son vocabulaire reflète très bien ses tendances autoritaires d'une société patriarcale où papa a toujours raison.

    • Jean-Yves Arès - Abonné 7 mai 2021 11 h 42

      Le filet social pour les aînés existe partout au Canada avec le supplément de revenu garanti du fédéral. Peut-être que la C-B en fait plus, mais le SRG du fédéral est un très gros filet social.
      Et touche beaucoup de monde.

      " En 2014, 48% des Québécoises âgées de 65 ans et plus ainsi que 36 % des Québécois étaient assez pauvres pour recevoir le SRG."

      Encore là, le sujet doit donner des complexes à notre PM. Selon la même source:
      " Dans l’ensemble du Canada, les proportions étaient de 37 % des femmes et de 28 % des hommes."

      Le tableau suivant indique bien l'origine des complexes qui obsèdent Legault.

      L'évolution comparative du PIB et des salaires (RIB) des provinces, entre 1950 et 2016.
      http://ibb.co/xSwCnw1

      Le hic quand on s'arrête qu'à ces chiffres. c'est qu'on ne les relativise pas aux coûts de vie de chaque province, ce que l'on fait dans les comparaisons à l'international quand on ajuste les monnaies en les exprimant en Parité au Pouvoir d'Achat, (en PPA).

      Source: https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/11-626-x/11-626-x2019009-fra.htm