Le système de santé, c’est mauvais pour la santé

La Dre Anne-Isabelle Dionne (en blanc), entourée de son équipe multidisciplinaire de la clinique médico-sportive Axis. Devant, des patients qui rament, déterminés.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La Dre Anne-Isabelle Dionne (en blanc), entourée de son équipe multidisciplinaire de la clinique médico-sportive Axis. Devant, des patients qui rament, déterminés.

Mon fil d’actualité FB est devenu une longue chronique nécrologique, un columbarium virtuel où chacun dépose des cœurs mauves ou noirs. L’année dernière, c’était des enfants qui pleuraient leurs parents décédés de la COVID. Aujourd’hui, ils meurent à nouveau « normalement » du cancer (première cause de décès, et de beaucoup) ou de maladies cardiovasculaires. La COVID a été la troisième faucheuse au pays en 2020, très loin derrière les deux premiers tueurs auxquels nous nous sommes habitués comme à des fatalités modernes. Ces causes archiconnues demeurent l’un des plus grands défis (certains parleraient de scandale) de santé publique dans les pays industrialisés, selon l’Institut national de santé publique du Québec.

Nos habitudes de vie sont les premières à condamner. Près du tiers des lits d’hôpitaux sont occupés par des patients dont la maladie est liée au tabac.

Outre la faiblesse du maillon CHSLD, la COVID aura braqué la lumière sur deux éléments d’un système de « santé » bien malade : l’épidémie de maladies chroniques (1,1 million de Québécois atteints de multimorbidités) et l’incapacité du système de santé à pouvoir juguler une pandémie tout en poursuivant les traitements en parallèle de ces maladies de civilisation, délestage à la clé. Troisième élément : l’importance de la santé publique, ce chien de garde qu’on traite de « parano » lorsqu’il se retrouve avec trop de masques et qu’on accuse d’être imprévoyant lorsqu’on en manque. La santé publique a bénéficié de la COVID, ne serait-ce que parce qu’on a découvert son directeur, le Dr Arruda (rappelons que le PM ne l’avait jamais rencontré avant le 9 mars 2020) et son utilité. On lui accordait 1,4 % du budget de santé en 2018-2019, le petit frère des pauvres.

Prévenir, oui, mais comment ?

« La prévention n’est pas qu’une question d’éthique et de bon sens. C’est aussi une question économique qui vaut des dizaines de milliards de dollars. Chaque dollar investi en prévention est payant. Selon les interventions, le retour sur l’investissement varie entre 2 $ et 20 $ pour chaque dollar investi », écrivait Lilianne Bertrand, présidente de l’Association pour la santé publique du Québec, dans une lettre ouverte (juin 2020) où elle rappelle que le tabagisme nous coûte 4 milliards par an, l’obésité, 3 milliards et l’alcool, 3 milliards de plus. 

Soit, notre santé est directement liée à notre code postal, à notre revenu, mais quand on sait que 60 % des calories ingérées par la population canadienne proviennent de produits ultratransformés, il y a lieu de penser à une rééducation nationale. Et elle ne se fera pas par l’entremise des médecins.

« Le modèle de facturation n’est pas adapté à la maladie chronique. Ça prend trop de temps », me souligne la Dre Anne-Isabelle Dionne, omnipraticienne qui travaille en clinique et aux soins intensifs à l’hôpital depuis 2014. « On saute vite aux pilules alors que les lignes directrices des associations de maladies chroniques recommandent trois mois de changement des habitudes de vie avant les médicaments. » Elle estime que jusqu’à 80 % des consultations médicales concernent les maladies chroniques.

Investir massivement dans des services de première ligne accessibles et imposer au réseau un virage vers la prévention devrait, même d’un point de vue strictement comptable, être une priorité sociale et politique

La Dre Dionne a également fondé la clinique médico-sportive Axis en Montérégie pour répondre aux besoins d’une clientèle qui tente de se remettre d’un « événement » cardiaque. « Au Québec, on ne fait pas de prévention, on fait du dépistage précoce de maladie », poursuit la jeune médecin. « Nos études médicales ne nous ont pas enseigné l’alimentation. Les médecins n’ont ni le temps ni les connaissances pour éduquer. » Elle souhaite élargir l’accès à sa clinique pour toutes les maladies chroniques incluant cancer, AVC, diabète et autre. La prévention se ressemble toujours : bouger, manger mieux, bien dormir, gérer son stress, ne pas fumer. Facile à faire ? Il semblerait que non.

Coaching en santé

La commissaire Régine Laurent a tapé sur le même clou cette semaine, celui du gros bon sens et de la prévention, en remettant son rapport sur la protection de la jeunesse. Notre système basé sur le curatif s’avère très coûteux. Et il faut des morts pour nous réveiller.

Récemment, la clinique Axis de la Dre Dionne s’est fait couper son financement par le CISSS, presque 400 000 dollars qui payaient les salaires. Cet argent « économisé » risque de « nous » coûter cher. Une équipe qui offre un service personnalisé durant 12 semaines entoure la Dre Dionne ; pharmaciens, kinésiologues, nutritionniste, professeurs de yoga et de méditation (gestion du stress), coordonnatrices, travailleuse sociale, infirmières.

J’ai passé deux heures à discuter avec ces passionnés de médecine préventive vendredi dernier dans le gym de la clinique, en plus des quatre patients venus me parler de leur expérience de coaching en santé.

Il n’est plus acceptable de réserver uniquement des miettes du budget de l’État à la prévention 

 

« On ressort de chez le médecin et on se fait dire de perdre du poids. Mais on ne sait pas par où commencer ! Venir ici, c’est la plus belle prescription qu’on m’ait donnée », m’a souligné Jean Sicotte, 66 ans, un sportif qui a subi un premier infarctus à 38 ans et qui a connu des récidives.

Ces patients m’ont tous répété la même chose : sans cette main tendue individuellement qui les a fait cheminer et goûter à la santé, sans ce programme personnalisé, ils seraient retournés à leurs habitudes. « Un médecin qui te dit de faire du sport, ce n’est pas suffisant. Neuf fois sur dix, tu ne le feras pas », ajoute monsieur Sicotte.

La Dre Dionne est d’accord : « J’en ai renversé des diabètes sévères, sans médicaments, en trois mois. C’est possible. On voit le résultat avec le changement des habitudes de vie. » D’après les chiffres recueillis par la clinique Axis, uniquement pour les MCV (maladies cardiovasculaires), lorsque ces mauvaises habitudes de vie sont prises en charge et corrigées, l’incidence de mortalité diminue de près de 90 % en comparaison avec un individu n’ayant pas les facteurs cardiovasculaires idéaux. C’est énorme. 

Parlant gros bon sens, qu’est-ce qui coûte le moins cher : vérifier les piles du détecteur de fumée ou appeler les pompiers ?

Adoré le titre de l’essai de la chercheuse de l’IRIS Anne Plourde, Le capitalisme, c’est mauvais pour la santé. Détentrice d’un doctorat en science politique, elle décortique sans ménagement notre système de santé et prévient que la COVID n’est qu’une répétition générale des catastrophes auxquelles nous serons confrontés en regard des changements climatiques. Notre système de santé n’y est pas du tout préparé. La dernière partie s’attarde à la prévention. « La santé publique continue, malgré le peu de moyens dont elle dispose, de jouer le rôle ingrat de conscience sociale d’un réseau centré sur les services bio-médico-hospitaliers et curatifs ». Elle propose « au minimum » d’augmenter à 5 % (les recommandations de l’OMS) les dépenses en prévention. Et comme Régine Laurent, elle suggère que la première ligne et notamment les CLSC servent de vecteurs de transformation sociale et agissent avec célérité sur le terrain pour dépister et prévenir avant que cela n’aboutisse en catastrophe annoncée. Je recommande avec insistance ce livre à toute personne qui se retrouve dans l’organigramme ci-joint.

Relayé cette méta-analyse limpide sur les effets de l’activité physique sur notre santé. Si vous utilisez les transports actifs tous les jours (ici, en 2017, un large groupe de 40 à 69 ans en Grande-Bretagne), vous réduisez vos chances d’être victime du cancer ou d’une maladie coronarienne. Le vélo est qualifié de pilule miracle, avec 52 % de diminution pour les MCV et 40 % pour le cancer. Denis Coderre va devoir s’habituer au REV (Réseau express vélo) ; c’est plus santé qu’un stade de baseball.

Aimé le livre L’alimentation « spécial immunité » de la nutritionniste Véronique Liesse et l’autrice en alimentation santé Alix Lefief-Delcourt. On nous parle beaucoup de prévention et de système immunitaire. Ce livre mi-recettes, mi-informations fait oeuvre utile et pédagogique sur l’alimentation anti-inflammatoire, mais aussi sur les suppléments utiles et la phytothérapie. On y aborde toutes les bases des habitudes de vie, mais avec des explications biochimiques et en tenant compte de la COVID.

Joblog: la face de l’emploi

Dernièrement, j’ai vu deux films qui pourraient démontrer en gros plan l’influence du code postal sur la santé : Nomadland (Oscar du meilleur film, de la meilleure réalisation, de la meilleure actrice 2021) et French Exit. Dans l’un, Frances McDormand en SDF involontaire et dans l’autre, Michelle Pfeiffer qui incarne une riche désargentée, SDF aussi. Autant j’ai adoré le premier, autant je me suis littéralement endormie durant le second.

Juste aller voir Nomadland à la Plaza Côte-des-Neiges est une expérience sociologique en soi. Mais par-dessus tout, je me dis que Frances McDormand n’aurait pu jouer la riche, et Michelle Pfeiffer, lissée au possible, n’aurait pu prêter son visage à la nomade en caravane. Aussi simple que ça.

Par contre, pour ce qui est de la santé mentale, on ne peut pas affirmer que les riches soient à l’abri de quoi que ce soit.



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