La polarisation comme agent de changement

Inégalités, fossé riches-pauvres, revenu de base et équité fiscale sont des thèmes socio-économiques polarisants qui viennent parfois radicaliser le discours. Pour certains, les blessures provoquées par la mondialisation ne sont pas encore cicatrisées.

Si on accepte la lecture du projet européen Bridge voulant que la polarisation soit « un processus d’exacerbation des différences entre les groupes sociaux causant une recrudescence des tensions », la croissance des inégalités en devient un socle. Ainsi, l’iniquité fiscale, les écarts de richesse grandissants, le phénomène d’augmentation des salaires ou de la part des emplois aux extrémités de l’échelle des qualifications, et l’éclatement de la classe moyenne, particulièrement ressenti aux États-Unis, composent un terreau fertile à la radicalisation du discours, à l’érosion de la cohésion sociale. Le marché du travail apporte également sa contribution, avec les changements technologiques, la mondialisation et la désindustrialisation régionale entraînant une recomposition de l’emploi amplifiant le creusement des inégalités.

Panne d’ascenseur

En 2018, l’OCDE publiait une étude indiquant que sur l’échelle des revenus, au moins cinq générations pourraient être nécessaires, en moyenne dans les pays membres de l’Organisation de coopération et de développement économiques, pour que les enfants de familles modestes parviennent à se hisser au niveau du revenu moyen. L’avertissement est venu. L’ascenseur social ne monte tout simplement pas dans nombre de ces pays et « le risque subjectif de régression sociale augmente dans la quasi-totalité des pays de l’OCDE ».

Il y a donc polarisation de la société autour de questions identitaires, mais aussi des inégalités socio-économiques devenues structurelles, précisent économistes et politicologues.

La mondialisation, avec ses « gagnants et perdants de la globalisation », aura eu un effet amplificateur, nourrissant notamment la montée du populisme et du protectionnisme. L’invitation avait pourtant maintes fois été faite aux gouvernants à entendre ces populations exprimant leur frustration d’avoir été les laissés-pour-compte d’une libéralisation du commerce ayant contribué à l’aggravation des inégalités, pour citer l’ancienne directrice générale du Fonds monétaire international Christine Lagarde.

Mais rien n’y fit. Il y a eu cristallisation. Pour l’Autrichien Markus Pausch, politicologue et expert du projet Bridge, l’exacerbation des divisions dans un pays déjà polarisé provoquée par l’élection de Donald Trump en est une manifestation. Au Royaume-Uni, le Brexit a créé un fossé entre deux camps irréconciliables. En France, le mouvement des gilets jaunes a renforcé les divisions. La liste continue avec le Brésil, l’Inde et bien d’autres exemples, retient le professeur de l’Université de Sciences appliquées de Salzbourg.

On aurait toutefois dépassé aujourd’hui le « tout le problème vient de la mondialisation ». Et si cela n’empêchera pas la polarisation de croître dans les économies, une dynamique d’imbrication s’installe, estime pour sa part l’économiste européen Pascal Le Merrer. Sur ce point, la pandémie a probablement été un douloureux enseignement préalable à l’enchevêtrement des défis climatiques qui s’annonce.

Mais tout n’est pas immuable pour autant. Pour Markus Paush, la polarisation est à la fois un état et un processus. Si elle peut conduire à une montée de l’extrémisme et de la radicalisation, cette résistance à l’inégalité vient aussi alimenter des luttes démocratiques et émancipatrices qui seraient inconcevables sans elle. Encore faut-il la canaliser.

On en voit des signes. Tant le discours que l’appel à l’action de la mouvance socialisante sont depuis récupérés par des institutions hier associées au néolibéralisme. Aujourd’hui, le FMI et l’OCDE, entre autres, endossent nombre de revendications des altermondialistes et des ONG.

Encore récemment, le FMI relançait l’idée d’une augmentation des impôts des plus riches et des entreprises grandes bénéficiaires de la pandémie afin d’atténuer les inégalités amplifiées par la crise sanitaire et contribuer à financer la relance. Depuis cinq ans, l’institution de Washington se fait l’apôtre des investissements publics en éducation, d’une hausse musclée du salaire minimum et d’un programme d’aide aux travailleurs touchés par la délocalisation, la sous-traitance et l’émergence de nouvelles technologies.

Ce militantisme recrute depuis peu des adeptes chez des millionnaires sujets à la peur que peut sous-tendre la polarisation. Regroupés sous le lobby Patriotic Millionaires, ils sont plus de 200 membres à défendre notamment une hausse du taux d’imposition des plus riches, une augmentation du salaire minimum et une représentation politique égalitaire. Dans une pétition déposée en janvier 2020, ils évoquaient le fait que « la catastrophe écologique alimentée par le changement climatique et le bouleversement socio-économique provoqué par les inégalités de richesse et de pouvoir [politique] ont le potentiel de détruire tout ce à quoi nous tenons. »

Ils pointaient en direction des tensions causées par les inégalités atteignant des niveaux de crise dans de nombreux pays. « Une faible confiance sociale et un sentiment d’injustice généralisé réduisent la cohésion sociale de base », lisait-on.

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4 commentaires
  • François Poitras - Abonné 6 mai 2021 07 h 45

    Merci M. Bérubé de cette analyse de la polarisation réelle, et non de la guéguerre culturelle en cours,ce remâché petit-bourgeois qui obnubile certains. Les défis des prochaines décennies sont d'une tout autre envergure.

  • Nadia Alexan - Abonnée 6 mai 2021 08 h 08

    La lutte pour la justice sociale et l'égalité des chances n'est pas radicale.

    Vous avez raison, monsieur Bérubé, la lutte pour la justice sociale est une bonne idée.
    Par contre, il faut se demander à qui profite la polarisation? Les oligarques qui veulent tout accaparé ont toujours utilisé le principe de «diviser pour régner». Tant et autant que les citoyens ne sont pas réunis, les oligarques peuvent continuer de saccager l'environnement à leur guise, d'exploiter les travailleurs comme des esclaves, d'acheter les élus pour avoir des lois à leur faveur, et d'éviter les impôts qu'ils doivent à la société qui les a enrichis.
    J'ai été abasourdi d'apprendre que 75% des citoyens des États-Unis pensent faussement que les riches et les entreprises paient leur juste part d'impôts!
    Les Fox news et les Amazons de ce monde favorisent la polarisation pour qu'ils puissent continuer à s'enrichir sur le dos des citoyens/citoyennes.

  • Jacques Beaumier - Abonné 6 mai 2021 10 h 09

    L'homme juste derrière le chroniqueur " neutre ".

    Quelle belle surprise que votre chronique de ce matin ! Encore, encore, s'il-vous-plaît.

  • Françoise Labelle - Abonnée 6 mai 2021 17 h 59

    Le FMI se relance

    Depuis les années 70-80, la mondialisation a profité aux pays qui ont refusé le néo-libéralisme imposé par le FMI (laissez entrer les capitaux qui sortiront aussitôt, ouvrez vos frontières, et vendez tout ce que l'état possède). Le Japon et la Chine en ont profité, de même que les multinationales qui «payaient» leurs impôts en Irlande ou au Liechtenstein dans des bureaux vides. La plupart des autres pays en voie de développement ont vécu des crises économiques en se soumettant au FMI.

    La mondialisation n'est ni bonne ni mauvaise mais aux USA, elle n'a pas été gérée. L'intrusion dans l'économie divine ne plaît pas.
    Les années 80 ont été dominées par le dogme de Mgr Friedman: le système est parfait et équilibré. Il va se corriger tout seul. On a vu après 2008, comment les corrections ont été administrées aux banquiers. En France, le banquier Macron rame pour expliquer pourquoi il s'oppose à l'impôt sur les fortunes (ISF pour les intimes) alors que Biden s'apprête à imposer les hyper-riches.
    M'sieu Rioux va sûrement nous en toucher mot (sourire).