Le robot et le m̶o̶u̶r̶o̶i̶r̶ miroir

Grâce à l’interface d’un robot de téléprésence, Caroline Tremblay joue de la flûte pour Christelle, histoire de faire entrer les alouettes du printemps dans sa chambre du centre d’hébergement Paul-Émile-Léger. 
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Grâce à l’interface d’un robot de téléprésence, Caroline Tremblay joue de la flûte pour Christelle, histoire de faire entrer les alouettes du printemps dans sa chambre du centre d’hébergement Paul-Émile-Léger. 

Installez votre tablette numérique sur un manche à balai et ajoutez-y un mouvement de Segway, un gyropode, vous avez à peu de chose près le prototype d’un robot comme Barbara, capable de se déplacer de façon autonome au 7e étage du centre d’hébergement Paul-Émile-Léger du centre-ville de Montréal. Elle peut même vous saluer lorsque vous la croisez, mais elle n’offre pas encore le café.

Barbara fait partie d’un projet-pilote qui a cours en ce moment pour amener l’art, les musées, la musique ou la lecture vers les résidents des CHSLD. La moyenne d’âge est de 58 ans à Paul-Émile-Léger, anciennement Saint-Charles-Borromée, où le terme de mouroir est parfois évoqué en catimini. Comment disait déjà Kafka (ou Woody) ? Ah oui ! L’éternité c’est long, surtout vers la fin.

J’ai suivi Barbara cette semaine durant sa visite dans quelques chambres avec Caroline Tremblay, la musicienne (ou médiatrice culturelle, dans le jargon) manœuvrant la tablette à distance, de son bureau de Limoilou, à Québec. Chaque demi-heure, sans masque ni visière, sans avoir à subir de test COVID (contrairement à nous), la flûtiste entre dans une nouvelle chambre, fait connaissance avec Denis, 76 ans, Christelle, 61 ans, ou Steve, 47 ans. Chacun a droit à un concert privé cet après-midi. On bavarde, on badine comme on peut, puis Caroline présente virtuellement ses flûtes de bois et s’exécute autant dans le répertoire classique que dans le traditionnel en terminant avec Au chant de l’alouette.

Christelle, qui a joué du piano durant 50 ans avant d’être clouée ici, est ravie et chante elle aussi. Ses yeux brillent sous le fard à paupières et elle n’a pas assez de « tabarnouche » pour exprimer sa joie. Christelle s’est faite belle pour accueillir la grande visite et même si la fenêtre est fermée, les alouettes et le printemps sont entrés dans sa chambre, en clé de sol.

Barbara n’est pas qu’une tablette qui s’ajuste en hauteur et vient égayer la morne routine de résidents moins mobiles qu’elle. La robote est un miroir et une fenêtre sur la vie, un écran qui répond, un Zoom roulant pour vieux ou jeunes qui n’arrivent plus à se déplacer ou à manipuler ce type d’objet. Barbara, c’est l’avenir de la vieillesse, cette maladie honteuse.

Comme sur des roulettes

Le taux d’acceptation des usagers est de 80 % après une seule semaine d’utilisation. Christelle articule péniblement : « C’est très très a-gré-a-ble. Celui qui a inventé cela, c’est un être sensible aux besoins des gens comme nous. »

Et sensible au fait qu’on manque de bénévoles, que les préposés et les proches aidants s’épuisent à la tâche. Rappelons que dans dix ans, le quart de la population aura 65 ans et plus et que l’on comptera deux travailleurs pour un retraité au Québec. Il faudra des Barbara de tout acabit en renfort.

L’initiatrice du projet, Andrée Pelletier, formée en animation et recherche culturelle, cherchait à rapprocher les artistes des quatre coins du Québec des résidents âgés. « Même sans pandémie, c’est une solution qui s’adapte à toutes sortes d’épidémies fréquentes en résidence, gastros ou grippes. On veut faire vivre une évasion, abattre les frontières et donner du travail à des artistes en région. »

Mais la monoculture, si c’est pas bon en agriculture, est-ce que c’est bon pour les humains ?

 

Le robot de téléprésence, d’une valeur de 6000 $, pourra être contrôlé vocalement et sera utilisé bientôt par les familles ou amis, sur réservation. Et on voit, bien sûr, une utilisation possible pour le maintien à domicile. Barbara pourrait aller vérifier la fraîcheur des aliments dans le frigo, appeler le médecin pour un rendez-vous virtuel, commander à l’épicerie ou à la pharmacie, bref, on comprend que ce secteur de la technologie est en plein boum. Ce ne sera plus une question de quand, mais plutôt de comment et de combien.

Tandis que le robot s’occupe de certains aspects du quotidien (santé mentale, notamment), les humains peuvent s’affairer à d’autres besoins.

Le consommateur ultime

« C’est un mal pour un bien ; le robot ne vieillira pas, lui », constate le comédien et artiste multidisciplinaire François Grisé, 50 ans, qui a vécu deux mois dans une RPA (résidence pour personnes âgées) de Val-d’Or en 2014 et 2015. « En sortant de là, j’avais perdu dix livres et j’étais sur le bord de la dépression. Et ce n’est pas parce que les gens n’étaient pas accueillants ! »

Sa pièce Tout inclus est un petit bijou de théâtre documentaire qui résume avec humour et tristesse cette expérience d’immersion : « C’est comme être dans une pièce de Michel Tremblay… et Samuel Beckett… mise en scène par un postdoctorant de l’UQAM… » lance son personnage dans la pièce.

Pour François, les robots sont inévitables. « C’est une bonne solution… si on veut continuer à vivre. » Parce qu’on pourrait aussi vouloir mourir.

François est un jeune militant de la vague grise et tente de sensibiliser une population vieillissante, dans le déni absolu, à ce qui les attend.

« Rendu au CHSLD, il est trop tard pour essayer de s’autodéterminer et se demander ce qu’on veut comme vie », souligne l’artiste qui organise Habitats, un forum d’échanges virtuels sur le vieillissement, un projet qui s’étale sur trois ans. « Nous abordons notamment le monde des aspirations. On ne veut pas seulement des “besoins” ! » Aurons-nous les moyens de nos rêves ?

L’une des raisons principales de la réprobation morale que subit la vieillesse, et qui entraîne de facto une marginalisation sociale, est le culte que nous portons au nouveau, au renouveau, au toujours nouveau, au perpétuellement renouvelable.

« Je pense que ça se peut. Mais il faut remettre les enjeux sur le plan communautaire. » Selon lui (et bien d’autres), l’expérience sociale en vase clos des RPA et CHSLD ne fonctionnera pas à grande échelle. Il faudra reprendre notre vieillesse en main et s’entraider.

« Le vieux, c’est le consommateur ultime. Ils ne veulent pas qu’on crève ! Un vieux avale en moyenne 20 molécules chimiques différentes par jour. »

J’ai entendu le mot « pharmaceutique » et je suis demeurée stoïque.

« Le robot, c’est une solution pour s’assurer du confort à travers la technologie, poursuit-il. C’est une forme de présence, mais ça ne remplace pas une personne. »

C’est exactement ce que m’a souligné la préposée aux bénéficiaires béninoise à qui j’ai parlé de Barbara en quittant le CHSLD. Elle m’a fait de grands yeux ronds dubitatifs au-dessus de son masque : « Un robot ? ! Vraiment ? ! Chez nous, on s’occupe des vieux… »

Un jour, qui sait, les Occidentaux en viendront peut-être à envier l’Afrique ?

  
  

Noté les dates du forum virtuel Habitats qui se tiendra les 4, 5 et 6 mai prochain. L’idée consiste à réfléchir à l’avenir dans un échange fructueux. Comment voulez-vous habiter votre vieillesse ? Comment créer des habitats qui répondent à vos besoins d’humains vieillissants adultes ? Comment créer des liens entre tous ceux qui vivent le vieillissement ? Bienvenue aux jeunes aussi ! J’ai expliqué à mon ado, cette semaine, que les RPA et CHSLD n’avaient pas toujours existé et que mes grands-parents furent les premiers à être « placés » dans l’histoire de l’humanité. Comme dit l’instigateur de ce forum, François Grisé : « Ce qu’on fait aux vieux, c’est ce qu’on se fait à nous. » On s’inscrit ici et c’est gratuit. Aussi, le témoignage d’une participante des débuts.

Adoré la pièce Tout inclus, tome 1 de François Grisé. Un séjour éclairant en RPA et une enquête citoyenne soutenue par la dramaturge Annabel Soutar (J’aime Hydro). Elle sera (re)présentée à l’automne 2021 à Montréal et à Québec (sous toute réserve pandémique). Elle vient d’être publiée ici.

Trouvé un robot de téléprésence comme Barbara. Pour ceux que ça intéresse, 4000 $US.


Joblog: j’ai été quelqu’un

Monsieur Denis partage sa chambre avec un autre résident du CHSLD depuis deux ans. Il n’a pas la chance d’avoir la fenêtre. Il a hérité du corridor. À 76 ans, en fauteuil roulant, l’ex-coiffeur aux cheveux blancs n’est pas long à déballer son sac. « Attends, je vais te montrer de quoi ! » Il sort un sac de plastique dans lequel de vieilles photos jaunies et lézardées ont traversé le temps. Elles lui rappellent qu’il n’a pas toujours été un vieux qui attend. « Tiens, ça c’est mon mariage avec Suzanne en 1964. On a eu trois enfants, trois Balances. Moi, je suis Gémeaux. »

Moi aussi j’ai eu une Balance. C’est les meilleurs.

On peut parler facilement avec monsieur Denis. Il me raconte qu’il aime encore sa Suzanne et embrasse la photo où elle porte un nid d’abeille sur la tête. « C’est moi qui la coiffais. On a été ensemble 22 ans ! », dit-il fièrement.

Vous lui crêpiez le chignon ! Elle est décédée ?

Ben non. On s’est séparés, mais je l’aime encore.

Vous avez fait une bêtise ?

Ben, c’est pas ça. Elle est allée voir un show au Centre Bell pis je suis allé l’attendre dans un bar. Je suis tombé en amour avec un gars.

Oups… (je change un peu le sujet). Qu’est-ce qui vous manque le plus ici ?

Marcher. Pis danser. On dansait de tout, du rock, du twist, du Charleston. Ça me manque beaucoup, beaucoup, beaucoup.

Pour vous, monsieur Denis.


 

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