Édith chez les princes et les princesses

L’ex-boxeur professionnel Ali Nestor (à gauche) a invité l’artiste Édith Blais (au centre) dans son école de la deuxième chance pour discuter de résilience et d’espoir avec les élèves. Leur héroïne a été séquestrée dans le désert au Mali.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’ex-boxeur professionnel Ali Nestor (à gauche) a invité l’artiste Édith Blais (au centre) dans son école de la deuxième chance pour discuter de résilience et d’espoir avec les élèves. Leur héroïne a été séquestrée dans le désert au Mali.

Pour aller à leur rencontre, elle a traversé des tempêtes de sable, chevauché des motos lancées à toute allure sur les dunes et vogué sur le fleuve Niger dans des pirogues de fortune. Dans l’oasis improbable d’un édifice de la rue Crémazie, face au murmure constant de la Métropolitaine, Édith Blais est venue parler à des ados du quartier Saint-Michel. Cette rescapée d’un thriller politique au Mali, évadée après un rapt de 15 mois dans le désert saharien, s’adresse à des rescapés d’un vacuum politique au Québec. Elle a vécu le profilage racial en Afrique, trahie par son passeport ; eux, ils le subissent ici, dénoncés par la couleur de leur peau et leur code postal. Chacun sa veine. Elle s’en est sortie vivante ; eux, ils vivent pour y croire.

Ça lui a valu d’être traitée comme une marchandise, une monnaie d’échange, une otage, « à la fois un trésor et une moins que rien », comme elle l’écrit dans son passionnant récit, Le sablier, publié en début d’année et qu’on retrouvera certainement au grand écran. À l’école de la Relève, celle de la dernière chance pour terminer leur secondaire, ces jeunes de 16 à 25 ans peuvent venir se raccrocher au train plutôt que d’être laissés sur le quai de la rue après avoir échoué à l’enseigne publique.

Cette petite école unique à Montréal est soutenue par l’organisme Ali et ses prince.sse.s, fondé par l’ex-boxeur professionnel Ali Nestor. Entre une séance de gestion de la colère et de l’anxiété par le jiu-jitsu, le yoga ou le karaté, ils ont lu le livre d’Édith en audio, puis préparé des questions pour l’accueillir sur le ring de boxe où se sont colletaillés des politiciens comme Justin Trudeau ou Denis Coderre.

Les élèves apprivoisent l’art martial comme technique de contrôle et d’estime d’eux-mêmes. Se battre avec un sac dans un « safe space » est une école moins dangereuse que celle de la rue.

Édith indique d’ailleurs dans son livre que le yoga l’a sauvée durant cette captivité où on l’obligeait à rester immobile durant de longues semaines sous un acacia. Deux des trois femmes otages avec qui elle a séjourné durant cinq mois dans un petit campement avaient perdu la raison à force de solitude et de contraintes, de froid, de soif et de peur. Elles n’étaient plus saines d’esprit et se battaient avec des démons invisibles.

S’accrocher à une araignée

« Quand on vit des épreuves, on s’accroche à quelque chose. Toi, tu t’es accrochée à quoi ? » demande Ali Nestor à Édith devant les élèves distanciés du gymnase. « Il fallait que j’accepte, je n’avais pas le choix, répond leur nouvelle héroïne de 36 ans. Ce qui me sauvait, c’est ma façon de voir la vie. Je pense qu’on est ici pour évoluer, pour grandir. Ce qui ne nous tue pas nous rend plus forts. Si la vie a décidé que je passais par là, j’en sortirais plus outillée. »

Sa philosophie de vie, un rien bouddhiste, nouvel-âge, à la fois nietzschéenne et liée à la notion de destin, a bien servi Édith. Comme elle me l’a confié plus tard, elle est passée rapidement de la théorie à la pratique durant ce séjour improbable. Elle ne perdait ni son énergie à détester ses ravisseurs djihadistes ni son temps à regretter le passé. Elle relate d’ailleurs cet épisode cinématographique de sa vie avec un certain détachement, comme si elle nous racontait une fin de semaine exotique passée dans un sweat lodge.

« Pensais-tu t’en sortir ? » poursuit Ali, qui espère que son histoire servira à relativiser les difficultés pour ces jeunes qui ont compris très tôt que la justice n’existait pas même si, parfois, des policiers finissent en prison.

En regardant le sol, j’ai vu le ciel miroiter,
Je traversais les nuages de mes rêves insécures,
Et le ciel se perdait dans chaque destinée,
Prenant à chaque pas une nouvelle allure…

(116e jour de captivité, 12 avril 2019)

 

« J’avais fait le deuil. Ce qui devait arriver arriverait », dit la voyageuse, qui a épousé la lenteur du désert et s’est colletée au fatalisme africain sans jamais perdre espoir. Elle qui raffole de la cuisine et a appris à faire du fromage avec du lait en poudre en le laissant au soleil mangeait la même chose deux fois par jour durant ses six mois avec les Touaregs. Un plat de pain cuit dans le sable, émietté, puis arrosé de bouillon de mouton et de gras ou de morceaux de viande, les jours fastes.

« Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Il ne faut jamais abandonner », résume Édith. Au plus fort de sa solitude et du temps qui tourne en rond, elle s’est liée d’amitié avec une araignée surnommée Scarlette, grande comme la paume de sa main. Elle n’avait pas peur de l’insecte et faisait son yoga à ses côtés. « De toute façon, à ce stade, je me foutais un peu de tout, même de mourir. »

Privée de ses lentilles cornéennes, Édith a survécu dans un monde flou durant 15 mois, devant trouver en elle les ressources pour « voir » plus loin et espérer une fin digne de Disney.

La traversée du désert

Même si elle ne compte plus remettre les pieds en Afrique, elle peut se vanter d’avoir traversé le désert aller-retour. Elle s’est accrochée à un stylo prêté par une codétenue et a écrit un poème par jour (on en retrouve une cinquantaine dans son livre) durant sa retraite forcée. À la fin, privée d’encre, elle gravait les mots dans le carton et les dessinait ensuite avec de la cendre pour pouvoir les relire. La santé mentale devient tout aussi importante que la santé physique en confinement extrême. Et le continent intérieur est immense ; peu de gens s’y aventurent vraiment.

Quand on me demande comment j’ai fait pour ne pas devenir cinglée, je réponds : “Le yoga !”

 

Ses moments de joie tenaient à peu de chose, des oisillons apprivoisés, faire du pain lorsque c’était permis. Elle en a aussi profité pour apprendre le tamasheq, la langue de ses gardiens touaregs, se convertir à l’islam et faire ses prières pour pouvoir retrouver son ami Luca, détenu loin d’elle, admirer les étoiles et la lune sans pollution lumineuse aux côtés d’hommes qui pensent que le Soleil tourne autour de la Terre et que la Terre tourne autour d’Allah.

Cette aventurière d’un naturel réservé et d’une simplicité désarmante a surmonté l’agoraphobie à l’adolescence. Elle n’a jamais cessé de croire en la vie et c’est peut-être le message le plus fort à transmettre aux jeunes de cette école de la seconde chance. Son attitude souple, sans agressivité, l’a sauvée de bien des pièges. Sa confiance est contagieuse, son regard, lumineux et son sourire, apaisant aussi. On a tout simplement envie de suivre ses traces dans cette grande aventure semée d’embûches qu’est la Vie. Comme l’a résumé un élève : « Si elle a été capable, moi aussi je peux. »

Visionné la vidéo du directeur et fondateur d’« Ali et ses prince.sse.s ». Le tour d’horizon de l’école permet de voir à quel point les arts martiaux (une heure par jour) permettent d’évacuer le « méchant » pour poursuivre. Ce lieu a permis à bien des jeunes de s’accrocher durant la pandémie. (On peut faire un don aussi.)

L’histoire personnelle d’Ali Nestor est également plus qu’inspirante. Il en parlait à TLMEP l’automne dernier et en a profité pour confronter le ministre Ian Lafrenière, policier de carrière, sur le sujet du racisme systémique. À voir aussi.

Dévoré la websérie Je voudrais qu’on m’efface, adaptée du roman d’Anaïs Barbeau-Lavalette, réalisée par Eric Piccoli.

Voici le quotidien de trois familles, en s’attardant aux ados, dans un immeuble du quartier Saint-Michel, face à la Métropolitaine. Juste leur école, Louis-Joseph Papineau, ce monstre de béton surnommé le « bunker », donne des frissons. C’était la glorieuse époque des années 1970, quand les gestionnaires pensaient que les fenêtres distrayaient les élèves et que l’obscurité servait les projections sur un tableau noir.

Lorsque ta vie n’a pas d’horizon à la maison et pas de fenêtre à l’école, difficile d’avoir de la lumière dans le regard.

Excellents comédiens, bon rythme, une réalité qui fait mal et qui se passe chez nous. On ne peut qu’imaginer la suite en confinement…

Joblog: deuxième dose

Cette semaine, un ado intimement lié à mon frigo m’a demandé de l’argent pour acheter des charcuteries. J’ai répondu : « Tu peux en acheter avec tes sous. Ce n’est pas bon pour toi ni pour la planète. » Il sait que je suis végé, que j’ai eu plus d’un cancer. Je lui ai expliqué pour les zoonoses et cette pandémie. Mais le lien est difficile à faire au quotidien. C’est si bon, le saucisson. On ne pense pas au cochon.

Il n’est pas le seul, remarquez. Je lisais le texte d’une collègue cette semaine. Le monsieur se faisait vacciner pour pouvoir retourner à la Cage aux sports. Sûrement pas pour y manger du seitan Stroganoff.

Quand j’irai me faire vacciner (et ne comptez pas sur moi pour vous coller la pression), ce sera donc pour nous permettre de reprendre le fil de l’histoire comme si de rien n’était. C’est bien cela, le programme ? Le déni ou l’oubli ? Comme me le soulignait une vieille amie octogénaire, vaccinée, informée, lucide et encore carnivore : « Ça va en prendre une seconde pour qu’on comprenne. » Elle ne parlait pas des doses de vaccins. Je nous la souhaite rapidement. La deuxième dose, bien sûr.

À lire : cet entretien récent avec le neuropsychiatre Boris Cyrulnik sur le présent, l’après et le pourquoi. 



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