Rien n’est gratuit

Ce n’est pas quand un pays est en crise qu’un gouvernement augmente taxes et impôts et la ministre fédérale des Finances, Chrystia Freeland, s’est largement abstenue de toucher au portefeuille des citoyens et des entreprises en préparant le budget présenté lundi. À côté du copieux buffet de dépenses, les nouveaux revenus avaient l’allure de miettes.

La crise sanitaire justifiait ce report, mais il est évident que la probabilité d’une élection automnale a aussi pesé dans la décision des libéraux de limiter l’appétit du gouvernement. Générer de nouveaux revenus n’est jamais très vendeur pour un parti politique sur le point de solliciter un nouveau mandat.

Mais peu importe le parti qui sera au pouvoir dans un ou deux ans, il n’aura pas le choix de se montrer plus gourmand s’il veut maintenir les mesures les plus généreuses. Sinon, la viabilité financière à moyen et à long terme du gouvernement fédéral sera en danger. Le directeur parlementaire du budget, Yves Giroux, l’a répété plus d’une fois : l’imposante aide d’urgence offerte par Ottawa durant la pandémie ne menace pas sa viabilité financière. Par contre, la création de nouveaux programmes permanents pourrait l’ébranler si les revenus additionnels nécessaires n’étaient pas au rendez-vous.

Le budget de Mme Freeland regorge de nouvelles mesures récurrentes, dont plusieurs dans des domaines de compétence provinciale. Elles répondent toutes à des besoins réels, mais elles sont coûteuses. Les plus imposantes — services de garde abordables, bonification partielle de la Sécurité de la vieillesse, hausse de l’Allocation canadienne pour les travailleurs, soutien aux soins de longue durée, assouplissement de l’assurance-emploi, fonds pour le transport en commun — totalisent environ 65,9 milliards sur cinq ans. Elles coûteront 16,9 milliards pour la seule année 2025-2026, la dernière du cadre budgétaire, mais la facture continuera de croître avec les années.

Les nouveaux revenus créés pour ce budget totalisent quant à eux au moins 12 milliards pour la même période de cinq ans et 3,5 milliards pour l’année 2025-2026. Une partie servira à éponger des frais d’administration fiscale et, dans le texte, on calcule que la perception d’impôts impayés devrait rapporter 5 milliards supplémentaires sur cinq ans. Ce montant n’apparaît toutefois pas dans les tableaux récapitulatifs. La hausse de la taxe sur le tabac devrait pour sa part générer 2,1 milliards sur cinq ans.

On peut additionner ces sommes de toutes les manières, la conclusion est la même. Elles demeurent clairement insuffisantes pour absorber la facture des nouvelles dépenses récurrentes annoncées lundi. Et que dire de l’augmentation future des transferts en santé que demandent les provinces et que le premier ministre Justin Trudeau dit vouloir discuter avec elles une fois la pandémie passée ? Le budget ne prévoit rien à cet égard.

Pour le moment, les libéraux comptent avant tout sur la croissance économique pour générer davantage de revenus et ils misent sur la fin de l’aide d’urgence pour faire fondre le déficit. Ce dernier déclinera, mais ne disparaîtra pas. Il sera encore légèrement supérieur à 30 milliards en 2025-2026. La dette continuera donc à gonfler. Alors, malgré la reprise anticipée, il faudra au moins quatre ans pour que son poids par rapport à l’économie passe tout juste sous la barre des 50 %. Cela veut dire des frais d’intérêt en hausse lente, du moins pour quelques années. Depuis le début de la pandémie, le gouvernement a pu financer ses emprunts à très faibles taux et pour des échéances allant de 2 ans à plus de 10 ans. Ce coussin a toutefois une durée limitée et quand les taux seront rehaussés, les frais grimperont, accaparant toujours plus de revenus qui ne pourront pas servir à d’autres fins.

Pour maintenir les programmes et dépenses qu’ils jugent nécessaires, les partis devront, s’ils sont sérieux, se résoudre à parler de taxes et d’impôts lors de la prochaine campagne. Cela demandera du courage, car le prix politique à payer peut être très lourd, comme l’ont vu les conservateurs de Brian Mulroney au moment d’implanter la TPS. Les libéraux ont été moins malmenés, mais la création de la taxe sur le carbone leur a donné du fil à retordre.

Il y a bien sûr ceux qui ne supportent pas le mot « taxe » et encore moins un gouvernement activiste. À l’époque, les conservateurs de Stephen Harper avaient même affamé le gouvernement pour justifier l’imposition de leur régime minceur. Ils ont réduit la TPS de deux points, une mesure qui prive encore le fédéral de revenus imposants. En 2019, ce sont 16 milliards qui lui ont ainsi échappé. Mais si un parti veut sabrer, il devra aussi le dire.

Avec un budget comme celui présenté lundi, les libéraux ne pourront pas échapper aux questions sur les moyens qu’ils entendent prendre pour préserver la viabilité à moyen et à long terme des finances fédérales. Les autres partis ne seront pas en reste puisqu’ils appuient plusieurs mesures, quand ils n’en revendiquent pas d’autres. Ils auront tous le devoir de donner l’heure juste aux citoyens.

5 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 21 avril 2021 02 h 07

    Les déficits peuvent être utilisés pour le bien, construire une économie plus juste qui fonctionne pour le plus grand nombre et pas seulement pour quelques-uns.

    Il faut arrêter de culpabiliser les gouvernements qui décident de dépenser l'argent des contribuables sur les contribuables. Après des décennies de coupures et d'austérité, le temps est venu pour que le gouvernement répare les dégâts du passé et vient à l'aide de ses citoyens/citoyennes surtout durant une pandémie.
    Joe Biden est en train de faire la même chose chez nos voisins du sud. En espérant que nos gouvernements vont s'inspirer aussi du Président Roosevelt qui a imposé des taxes salées à titre de 91% aux oligarques de son temps après la Deuxième Guerre mondiale.
    Même le FMI recommande aux gouvernements d'augmenter leurs dépenses pour combattre les inégalités.
    Joe Biden est conseillé aussi par une économiste célèbre, Stéphanie Kelton, auteure du livre: «The Deficit Myth: Modern Monetary Theory and the Birth of the People's Economy.»
    Kelton brise les mythes qui nous empêchent d'agir: que le gouvernement fédéral devrait budgétiser comme un ménage, que les déficits nuiront à la prochaine génération, évinceront les investissements privés et saperont la croissance à long terme, et que les droits nous poussent vers une grave crise budgétaire.
    Kelton change radicalement notre compréhension de la meilleure façon de traiter des problèmes cruciaux allant de la pauvreté et des inégalités à la création d'emplois, à l'expansion de la couverture des soins de santé, au changement climatique et à la construction d'infrastructures résilientes.

  • Germain Dallaire - Abonné 21 avril 2021 07 h 51

    Qu'en sait-on?

    Qui aurait cru il y a un peu plus d'un an que les déficits de tous les pays exploseraient de façon quasi exponentielle? Depuis 40 ans, nous vivions avec l'obsession du déficit comme si le moindre déficit de quelque millions était une catastrophe. Aujourd'hui, tout cela est éclaté mais il nous reste quand même les journalistes et commentateurs au Québec qui continuent à jouer les bonhommes sept heures. En Europe, l'annulation de la dette publique est discutée ouvertement. Quand à son renouvellement périodique et son extinction progressive, ça semble de plus un fait accepté. Quand donc ajustera-t-on notre horloge à celle de l'ensemble du monde et cessera-t-on de répéter des vieilles rengaines?
    Je note au passage que cette utilisation de la banque centrale qui remonte à 45 ans en arrière sert un peu, beaucoup, énormément les intérêts des fédéralistes. Et de cela à peu près personne ne parle. À commencer par notre cher Justin qui pavoise en distribuant largement l'argent se permettant même au passage d'acheter la prochaine élection tout en faisant la leçon aux provinces. Et la cerise sur le sundae, c'est le Québec dont les finances publiques ont été saccagées suite au pelletage du déficit fédéral d'après 1995. Un pelletage de déficit qui, il est important de le rappeler, visait spécifiquement à affaiblir un mouvement souverainiste passé à un cheveu de la victoire. Les fédéralistes de l'époque ne s'en cachaient même pas (https://lautjournal.info/20200619/le-cout-cache-de-laide-dottawa). Aujourd'hui, alors qu'ils sont en bonne partie responsables de l'hécatombe du printemps, ils jouent aux pompiers là où ils ont mis le feu. On rit tout simplement de nous et nos bons pigeons voyageurs en rajoutent. La conclusion pour en sortir: un Québec indépendant avec sa banque centrale.

  • Raynald Rouette - Abonné 21 avril 2021 08 h 39

    Les besoins en santé ne sont pas comblés ni considérés


    De la poudre aux yeux tout simplement. Les libéraux sont et ont toujours été des spécialistes de l''illusion. Même le premier ministre actuel en est capable. Ce n'est pas peu dire...

  • Guy Lafond - Inscrit 21 avril 2021 09 h 26

    L'impératif du "bonheur à tout prix"

    Rien n'est gratuit, en effet! Merci Mme Cornellier.

    Autrement, beaucoup de gens nous disent encore et encore que ”Exister, c'est consommer". Et par conséquent, il ne faudrait pas indisposer trop des citoyens canadiens en les "imposant" davantage... Seulement voilà: nos envies de consommer sans retenues sont de plus en plus freinées par les limites de notre si fragile planète bleue. Snif! Il va donc nous falloir réajuster nos comportements de consommateurs, n'en déplaise peut-être à tous les génies du marketing en Amérique du Nord. Il va nous falloir penser de plus en plus autrement. Que diriez vous de "Survivre, c'est consommer mieux!” ?

    Qui posera la question suivante à Madame Freeland: "Notre pays est-il régi uniquement par l'impératif du "bonheur à tout prix"?

    Ne pourrions-nous pas plutôt conjuguer ensemble l'art d'être juste un petit peu plus malheureux parfois? Sommes-nous assez forts au Canada pour adopter une vie un peu plus sobre, un peu plus épurée de trop de surconsommation, recentrée autour du vivre ensemble et de l'amour de l'autre dans un contexte de deux langues officielles, soit le français et l'anglais? Ne serait-ce pas là la clé du bonheur de chacun d'apprendre à se redécouvrir au Canada? C’est excitant, non?
    Être ensemble dans une toute nouvelle adversité - pandémie COVID-19 et ses variants, météo imprévisible, pollution excessive - rend parfois beaucoup plus heureux que l'obsession de se réaliser soi-même comme un super consommateur ou comme un être exceptionnel. Et bonne nouvelle; grâce aux générations montantes qui adoptent une vie plus proche de la nature, nous pouvons être un peu optimiste pour l'avenir. Et hélas pour les plus vieux et pour les richissimes, le buffet à volonté est terminé. Il va falloir payer plus d'impôts!

    À nos vélos, à nos espadrilles de course! Car le temps file.
    @GuyLafond @Famille Lafond @:-)

    • Nadia Alexan - Abonnée 21 avril 2021 10 h 38

      Ce n'est pas une question de consommation, monsieur Guy Lafond, c'est une question de survie. Les gens n'ont pas les moyens de manger à leur faim, de se payer un logement, et d'avoir les nécessités de la vie.
      La pandémie a exacerbé les inégalités et les injustices dans nos sociétés déjà encombrées par la pauvreté après 40 ans de politiques néolibérales d'austérité et de coupures dans les services publics. L'on a qu' a constaté les conditions déplorables aux seines de nos CHSLD, de nos écoles et le nombre grandissant des itinérants dans nos rues pour comprendre l'ampleur de la dévastation causée par des années d'austérité.
      C'est le rôle de nos gouvernements de dépanner les citoyens les plus vulnérables.