La débâcle vaccinale

À Paris, la recherche d’un vaccin tient du parcours du combattant. Pendant que les informations télévisées vantent les nouvelles applications de recherche de rendez-vous qui font fureur sur Internet, le citoyen lambda galère pour trouver sa dose. À l’exception de quelques stocks d’AstraZeneca dans les pharmacies que l’on cherche à écouler auprès des plus de 55 ans, pour le reste, on gère la pénurie. Dans l’Est parisien, le centre de vaccination du 20e arrondissement ne propose pas de rendez-vous avant la fin du mois ou même le mois de mai. Même chose pour le centre du 19e et l’hôpital Rothschild. Chaque matin, des milliers de Parisiens font ainsi en vain le tour des centres de vaccination sur Internet. Le gouvernement a eu beau annoncer à grand renfort de publicité l’ouverture de ce qu’on appelle ici des « vaccinodromes », pour l’instant, ils tournent à bas régime. Plusieurs, dont celui du Stade de France, ont dû fermer dimanche faute de doses.

En voyant les cafés rouvrir à Londres, à New York et à Tel-Aviv, les Français ne peuvent pas s’empêcher de se demander par quel miracle la cinquième puissance du monde se retrouve au 42e rang en matière de vaccination… derrière la Serbie et la Hongrie ! Il est évident que si la France s’était prise en main, si elle avait mobilisé son industrie pharmaceutique et ses centres de recherche qui sont loin d’être négligeables, si elle s’était alliée directement à des entreprises allemandes ou britanniques (pourquoi pas), elle aurait fait aussi bien et probablement mieux que les États-Unis et le Royaume-Uni.

Mais, il n’en a jamais été question. Il était trop tentant de profiter de cette pandémie pour essayer de consolider la dernière utopie qui semble encore animer les élites françaises : l’Union européenne. Déjà, le plan de relance de 750 milliards d’euros fut l’occasion d’outrepasser les prérogatives de Bruxelles en échange de milliards sonnants et trébuchants. C’est en effet l’opinion de la Cour constitutionnelle allemande de Karlsruhe, qui juge que la création de cette dette commune a toutes les chances d’être contraire à tous les traités constitutionnels. Elle en a donc bloqué la ratification par les deux chambres allemandes. Alors que seuls dix pays ont ratifié le plan, personne ne sait plus quand les milliards qui devaient arriver dès le début de 2021 seront disponibles.

Encouragée par cette opération, Bruxelles a tenté exactement le même coup de force sur les vaccins. Tout le monde savait que l’Union européenne n’avait jamais eu la moindre compétence en santé et qu’elle n’y connaissait rien. Demander aux fonctionnaires de Bruxelles de diriger en urgence une campagne de vaccination, c’était un peu comme demander au Vatican de construire un sous-marin nucléaire. Bruxelles a donc fait ce qu’elle sait faire, et agi comme une grosse centrale d’achats soucieuse de négocier le meilleur prix sans urgence ni priorités politiques.

On en voit aujourd’hui le résultat. Après l’Asie et l’Amérique du Nord, l’Europe sera sans doute la dernière région du monde à redémarrer une fois la crise passée. Les experts prévoient qu’il faudra trois trimestres aux États-Unis pour retrouver leur PIB d’avant l’épidémie. Or, il faudra deux bonnes années à l’Europe pour faire de même. Déjà que le plan de relance européen est loin de faire le poids face aux 1900 milliards de dollars de Joe Biden, l’Europe demeure le continent qui paie aussi le plus lourd tribut en matière de mortalité. Comment s’étonner après cela que le potentat turc Recep Tayyip Erdoğan tourne le couteau dans la plaie et ridiculise l’Union européenne en refusant d’offrir un fauteuil à la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, lors d’une visite à Istanbul ?


 

L’Union européenne ne sortira pas indemne de cette crise. Elle ne se relèvera pas de sitôt de ce que d’aucuns qualifient déjà de « Waterloo vaccinal » ou de « Titanic sanitaire ». Car l’épisode vaccinal a mis en évidence les carences de cette coquille vide qu’est trop souvent l’Union européenne. Cela ne veut pas dire qu’elle ne sert à rien, mais que si elle continue à se prendre pour les « États-Unis d’Europe », elle foncera inévitablement dans un mur.

La sanction pourrait d’ailleurs arriver plus vite que prévu. Les élections générales qui s’en viennent en Allemagne, à l’automne, et en France, dans un an, pourraient en effet réserver des surprises. L’échec vaccinal a déjà commencé à planer sur ces scrutins. Les Français et les Allemands — qui ne se résignent pas à une telle médiocrité à laquelle leur histoire ne les a pas habitués — pourraient en profiter pour tirer un trait sur ceux qui ont échoué. Voilà pourquoi ce qui s’annonçait comme une sortie en beauté pour Angela Merkel semble devoir se terminer en queue de poisson. Son parti (CDU) pourrait même devoir se rabattre sur un candidat, Markus Söder, qui s’est toujours démarqué de la chancelière. À l’approche du printemps, la présidence d’Emmanuel Macron pourrait elle aussi se jouer dans les semaines qui viennent.

Pour l’Union européenne, le temps des remises en question est peut-être venu. De toute façon, elle ne peut pas être plus mal en point.

17 commentaires
  • Jason CARON-MICHAUD - Abonné 16 avril 2021 06 h 05

    Apprendre à la dure...

    La fable que se racontent certains, n'est-elle plutôt celle du tout politique?
    N'est-il temps que l'UE s'approche davantage de la science, de la recherche et des données probantes?

    Pourquoi les universitaires européens ne se sont-ils unis pour trouver un vaccin efficace le plus diligemment possible?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 16 avril 2021 07 h 03

    Le temps des révoltes est arrivé

    Il y a un temps pour chaque chose.

    Le temps de la gestion néolibérale des missions de l'État — l'accomplissement des missions l'État au plus faible cout possible — est inappropriée en temps de crise sanitaire.

    Mais il y a de vieilles habitudes dont on se départit difficilement. Lorsqu'on confie la gestion de cette crise à des hauts fonctionnaires dont toute la carrière est marquée par l'obsession de faire plus avec moins, ceux-ci seront paralysés à l'idée d'en faire trop.

    En temps de guerre, il faut de l'audace. Ce dont ces gens sont totalement dépourvus.

    Ils éviteront d'acheter du matériel de protection parce qu'il ne leur vient pas à l'esprit que nos fournisseurs à l'autre bout du monde pourraient être incapables de répondre à la demande. Ils éviteront de se doter d'une capacité à faire des millions de tests par semaine et de faire des dizaines de milliers de recherches de contacts pour une pandémie qui pourrait ne durer que quelques mois, craignent-ils.

    On refusera de dépenser des millions de dollars pour équiper nos classes de purificateurs d'air alors qu'il est beaucoup plus économique de détourner l'attention publique vers la qualité de l'air, un problème qui n'est pas prioritaire: il faut tester les écoliers atteints et non le CO2 émis par des élèves sains.

    À l'issue de cette crise, on peut s'attendre à des recours collectifs contre ceux qui ont causé des milliers de morts inutilement en faisant campagne contre le port du masque.

    La conséquence de la gestion néolibérale de la pandémie fut une succession de confinements et de déconfinements prématurés qui, d'une fois à l'autre, ont poussé à la faillite des milliers de petites entreprises.

    La colère du peuple gronde…

    • Jean-François Trottier - Abonné 16 avril 2021 15 h 48

      Et si l'Europe avait pensé à elle-même, vous pourriez la taxer de nationalisme malsain.

      La chose la plus facile au monde est de trouver des coupables. N'importe quel crétin y arrive.
      Et ainsi on tourne en rond à chercher à qui la faute, et on ne trouve que des gens qui se croient aptes à critiquer du haut de leur morale de carton-pâte et de leurs yakas : Yaka faire ça, yaka agir, yaka punir...

      Et les discussions constructives s'en trouvent démolies. ioupi.

      Il n'y aurau aucun recours collectif, en tout cas aucun qui aboutira. Pourquoi? Parce qu'il sera impossible de démontrer qu'une autre méthode aurait produit de meilleurs résultats, et surtout que les dirigeants pouvaient raisonneblement le savoir avant que le problème ne se pose. Et pour cause!

      Moi, je crois que c'est la colère des lecteurs écoeurés de voir du chiâlage de bigots prendre toutes la place qui gronde...

    • Patrick Dolmaire - Abonné 16 avril 2021 21 h 08

      «La chose la plus facile au monde est de trouver des coupables. N'importe quel crétin y arrive.»
      Effectivement, dans cette crise ça ne devrait pas être très difficile de démontrer que les mesures mises en place par certains ont tué quelques fois 100 fois plus que d'autres.

      «Parce qu'il sera impossible de démontrer qu'une autre méthode aurait produit de meilleurs résultats, et surtout que les dirigeants pouvaient raisonneblement le savoir avant que le problème ne se pose.»
      Peut-être que pour vous 100 fois plus de morts peut paraître raisonnable. Et effectivement ça sera difficile de faire cette démonstration dans les pays ou la corruption et le mensonge font loi. Il y a 1 an, l'OMS a annoncé qu'il y avait essentiellement 2 stratégies de lutte contre le virus. Ceux qui ont choisi la voie du «vivre avec» et qui ont persisté de façon répétitive après la première, la deuxième et la troisième vague connaissent un bilan mortifère catastrophique. Par contre ceux qui ont choisi la voie du «zero covid» ou de cette tendance vivent dans des conditions sanitaires, sociales et économiques bien meilleures avec une faible mortalité. Ça se trouve facilement sur Internet. De plus, il existe un institut en Australie qui a fait une très belle étude à ce sujet et qui pourra servir de documentation le moment venu.

      En attendant, les bigots et les gérants d'estrades qui depuis des mois mettaient en garde la dangerosité des variants et des mesures inefficaces ont aujourd'hui malheureusement raison. Quand la crétinerie s'élève au dessus de l'intelligence, on peut craindre le pire.

  • Jean Claude Pomerleau - Inscrit 16 avril 2021 07 h 22

    Les conséquences du renoncement à la souveraineté....

    La pandémie est un « stress test » sur la fonctionnalité des États.

    La grande révélation de cette pandémie c'est qu'il y a un prix à payer pour la France pour l'abandon de sa souveraineté. Le fédéralisme européen a mené au délitement de l'État francais, et l'a réduit à l'impuissance.

    Henri Guaino: «Tout ce que de Gaulle nous avait rendu a été déconstruit et démoli»

    « Il n’y a d’irrémédiable que la perte de l’État »

    Discours de Henri IV au Parlement de Rouen en 1597.

  • Françoise Labelle - Abonnée 16 avril 2021 07 h 34

    Le tsar Poutine vous remercie: spasiba tovaristch Rioux!

    Le tsar a tout intérêt a voir disparaître l'UE. Diviser pour régner, la devise des autocrates monarchistes.

    Plusieurs pays ont vaincu le virus avant la vaccination (Australie, Nouvelle-Zélande, Norvège, Corée, Vietnam...) en appliquant des mesures strictes. Les Méga Jim la Jungle ne sont pas tolérés.
    Les français sont des grandes gueules pour le meilleur et le pire, râleurs toujours. Heureusement, ils ont le doc Raoult. Si vous aviez suivi sur France24, la virologue Anne-Claude Crémieux et ses collègues, vous sauriez pourquoi les USA sont depuis des décennies en avance pour la recherche sur les vaccins ARN.

    Au décompte des décès, la GB de Boris et les USA d'Ubu devancent toujours la France. Quant à mini-moi do Brazil, todo mui mal!
    L'UE est toujours blâmée, soit à cause de ses longues tentacules, soit par son absence d'icelles.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 16 avril 2021 13 h 59

      Mme Labelle,en passant j'apprécie bien vos commentaires..Ici votre dernière phrase m'interpelle ::
      si on l'aplique à la relation Québec -Canada il est évdent que les tentacules de ce dernier sont étouffantes .,l'idéeal serait de les couper

      au plus coupant. pour de multiples raisons que tous connaissent mais que la non-confiance en nos capacités de diriger nos affaires .

      Vivement la souveraineté du beau et grand pays du Québec libre .

  • André Joyal - Inscrit 16 avril 2021 09 h 24

    Ouf!

    Oui, encore une superbe chronique venant après «Le fiasco français» de J. C. MacArthur, que certains n'ont pas compris. Ces derniers - peut-être les mêmes -, aiment dénigrer C.Rioux. Je les imagine demeurer bouche bée à la lecture de ce texte.

    Oh! qu'il est loin l'idéal que l'on voyait dans l'émergence du Marché Commun des années 1960 en tant que troisième force servant de contre-pouvoir à l'impérialisme américain et au monde communiste. Que nous reste-t-il aujourd'hui face à la montré de l'impérialisme chinois? «Que c'est triste Venise chantait Aznavour; que c'est triste l'Europe d'aujourd'hui!

    • Jean-François Trottier - Abonné 16 avril 2021 16 h 01

      En effet, M. Joyal.

      Toutefois, on peut espérer que les prochaines décennies verront le balancier enfin revenir vers le régionalisme, vers le nationalisme sain qui, par exemple, permet aux pays scandinaves de garder la tête hors de l'eau même dans les pires crises tout en assurant une qualité de vie plus qu'acceptable à une majorité.
      Sans nationalisme, la social-démocratie est impossible, tout simplement. Ce nationalisme écologique qui pense régionalement et voit plus au jardin, i.e. la terre et ses pousses, qu'au chef-jardinier, dépasse de loin les valeurs patriotiques et autres fanfaronnades, tant en profondeur dans l'âme humaine qu'en résultats concrets.

      Mais le balancier reviendra-t-il enfin?
      Ben... espérons.