Arriver en ville

Monsieur le Premier Ministre François Legault : je ne sais pas si vous m’entendez. C’est que vous êtes loin. Je ne parle pas ici des quelque 250 km qui séparent Montréal de l’Assemblée nationale. Mais d’une distance plus abstraite et bien plus difficile à traverser. Une distance qui empêche de se comprendre.

Cette distance, nous sommes de plus en plus nombreux, à Montréal, à la sentir de manière très aiguë. Il faut comprendre que cet abus de confiance joue un rôle certain dans la grogne qui s’élève contre le retour du couvre-feu de 20 h à Montréal et à Laval. On doute que votre équipe, ou même l’entourage de votre équipe, a la moindre idée de ce que c’est que de vivre dans un petit appartement tassé avec sa famille ou ses colocataires, un appartement doté d’un petit balcon, si on est chanceux, et sans cour arrière.

Même sans l’expérience de vie directe, on pourrait sentir que les élus de la CAQ sont ici sur le terrain, à parler avec les gens, à comprendre leur réalité. On pourrait alors entendre : « Nous savons que les Montréalais sont plus nombreux à vivre dans des espaces restreints, et qu’une mesure comme un couvre-feu a un impact démesuré sur les autres déterminants de la santé physique et mentale des citadins — c’est pourquoi il est important pour nous de partager les données qui démontrent la pertinence de cette mesure de santé publique. » Ce qu’on retient plutôt de vos conférences de presse, ainsi que de plusieurs voix expertes, c’est que cette démonstration est en fait très difficile à faire.

On pourrait aussi entendre : « Nous comprenons que l’accès aux espaces verts publics revêt une importance particulière pour les gens des grands centres et les jeunes en particulier qui, contrairement à nous, au conseil des ministres, n’ont pas accès à une cour privée, et voici comment nous prenons en compte cette réalité dans la manière dont on instaure nos règles. » Ou encore : « On sait qu’il y a une concentration de population vulnérable aux réalités sociales complexes dans certains secteurs de Montréal ; on essaie donc de réfléchir à l’impact du recours important aux forces policières pour le respect des mesures comme le couvre-feu. »

Pour l’instant, on n’entend rien qui s’approche d’une phrase qui reconnaisse que non, nous ne sommes pas tous dans le même bateau. Nous faisons plutôt face à la même tempête. Les ministres, avec un piano à queue dans leur grand salon, traversent cette tempête dans l’équivalent d’un paquebot de croisière. D’autres naviguent dans des bateaux à voile. D’autres encore sont dans une chaloupe, exposés à toutes les intempéries.

Cet abus de confiance de bien des Montréalais envers Québec est l’effet cumulatif d’un ensemble d’actions politiques qui ne sont pas toutes liées directement à la santé publique. D’un côté, il y a un mépris à peine voilé d’un problème pourtant grave, comme la crise du logement. Plus des deux tiers des ménages montréalais sont locataires : nous sommes donc particulièrement touchés par les hausses extraordinaires des loyers, qui s’observent néanmoins un peu partout au Québec. On ne sait pas ce qu’on attend pour réformer la Régie du logement et instaurer un registre public des baux, par exemple, afin que les citoyens soient mieux outillés pour contrer les pratiques abusives de certains propriétaires. On ne sait pas non plus si quelqu’un au gouvernement a vu de près ce que c’est, une rénoviction, et comprend comment ça brise des vies.

D’un autre côté, il y a tout un historique de mauvaise gestion concernant des dossiers pourtant sensibles, comme l’immigration, la langue, même la diversité idéologique à l’université. Tous des enjeux qui, on le sait, peuvent être utilisés par les populistes comme autant de raisons de montrer du doigt bien des Montréalais comme des ennemis potentiels de la nation — rien de moins. Une forme d’aliénation sociale qui n’est pas sans conséquence.

En posant le regard à partir d’ici, on a le sentiment de vaciller entre indifférence, incompréhension et hostilité active. Il est vrai que toutes les formations politiques qui se sont succédé au pouvoir ont une sensibilité accrue pour leur base électorale et leurs sympathisants potentiels. Ce ne sont pas les Montréalais qui vous ont élu. On le sait, vous le savez. Vous n’avez que deux députés sur l’île, à l’extrémité est. Une seule élue montréalaise, Chantal Rouleau, à votre conseil des ministres. Pourtant, la CAQ a une forte majorité à l’Assemblée nationale, et rien n’indique qu’il en sera autrement lors du prochain cycle électoral.

Politiquement, il semble que vous n’avez pas besoin de nous. On le sait aussi, et vous le savez tout autant. Mais il est tout de même de votre responsabilité de gouverner en portant une attention juste à toute la population du Québec. Je veux croire que vous le savez aussi. C’est que pour venir à bout d’une crise sanitaire de cette ampleur, il faut de la solidarité sociale. La conviction que vous comprenez ce qu’on vit, et que vous décidez en conséquence. La certitude que la CAQ est arrivée en ville.

À moins d’un profond changement de ton, et d’un réajustement des priorités d’action, le moral risque de casser. Un peu partout au Québec, mais particulièrement ici, dans la métropole. Non pas parce que nous sommes des négationnistes de la gravité de la situation, ou même anti-science. Mais parce que protéger la santé publique demande de prendre en compte un ensemble de variables et de réalités sociales, y compris celles qui sont propres à la ville.

Vous avez la réputation, M. le Premier Ministre, d’être un homme pragmatique. J’espère que cette bouteille à la mer peut contribuer à vous faire voir que, de façon pragmatique, le Québec doit tout faire pour éviter cette cassure sociale en pleine pandémie. Et que, de façon pragmatique, il serait dangereux d’ignorer les canaris dans la mine — que ces oiseaux soient caquistes ou non.

24 commentaires
  • Clermont Domingue - Abonné 15 avril 2021 00 h 40

    Crac!

    L'élection de la CAQ n'a-t-elle pas révélé la cassure dont vous parlez?

    • Nadia Alexan - Abonnée 15 avril 2021 10 h 37

      Une société civilisée prend soin de ses citoyens/citoyennes les plus démunis et les plus vulnérables d'abord, surtout pendant une crise comme celle que nous traversons.
      Il faudrait revoir la politique du Régie du logement pour qu'elle soit à l'écoute d'abord des locataires les plus vulnérables.

    • Christian Montmarquette - Abonné 15 avril 2021 13 h 56

      Il faudrait revoir la politique du Régie du logement pour qu'elle soit à l'écoute d'abord des locataires les plus vulnérables - Nadia Alexan

      Ce que seul Québec solidaire propose.

      Appuyez-vous cette proposition, Mme Alexan ?

      5.10 - Logement :

      Québec solidaire inscrira le droit au logement dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne.

      Il adoptera une Politique nationale du logement basée sur l’accès universel à un logement et, à cet effet :

      a) réalisera la construction de 50 000 logements sociaux écoénergétiques pour toutes les catégories de population;

      b) améliorera les pratiques d'entretien et de rénovation des logements sociaux;

      c) en région rurale, facilitera l’accès à la propriété individuelle et collective;

      d) appuiera les revendications des organisations autochtones pour combler leurs besoins de logement;

      e) favorisera une plus grande salubrité des logements par :

      - un Code national du logement,

      - des programmes de soutien à la rénovation conformes à ce code;

      f) financera adéquatement la Régie du logement et fixera des délais raisonnables pour traiter les causes des locataires

      g) créera un Registre national des loyers;

      h) luttera contre la spéculation immobilière et foncière;

      j) encadrera l’exploitation illégale des résidences de tourisme (location en ligne) du type Airbnb.

      https://plateforme.quebecsolidaire.net/Pour%20%C3%A9liminer%20la%20pauvret%C3%A9%20et%20r%C3%A9partir%20la%20richesse/Logement

  • Julien Bilodeau J.b Musique - Abonné 15 avril 2021 02 h 13

    l'inspiration

    « On est tous fatigués de la COVID-19. Avec les évènements des dernières nuits à Montréal, et ailleurs dans le pays, on voit qu’il y a des gens qui sont frustrés. Mais quand on ne respecte pas les consignes de santé publique, on ne fait que prolonger la situation » J.Trudeau
    Et quoi ?
    Pas un mot sur les libéraux alors ?
    La CAQ, la CAQ, la CAQ.
    "En vertu de la Loi sur la sécurité civile, le comité exécutif a renouvelé le 9 avril l'état d'urgence pour une durée de 5 jours, à l'égard du territoire de l'agglomération de Montréal".
    Et Projet Montréal, rien à dire ? c'est pas un texte sur la ville?
    non, non, non: Legault, Legault, Legault.
    Plante laisse donc Nicolas faire le travail... : travaillez-vous pour la mairesse ?
    Tout est tordu dans tous les sens, la pensée critique fait naufrage.
    Toute la question humaine, fondamentale et sensible des difficultés disproportionnées encourues par certaines gens est encore ici noyée dans un réquisitoire pseudo pamphlétaire qui est, en somme, négatif. On choisi un "pouvoir", juste un, et on dénonce toutes les incohérences possibles. C'est, de fait, assez facile à faire, surtout dans le contexte actuel (pour certains, c'est le port du masque pendant une partie de golf..scandale !). Cet exercice "chronique", ça fait aussi un an que ça dure, à répétition, et ça rend fou, ça aussi.
    Imaginez un seul instant un texte inspirant, positif, constructif, qui s'élève au-dessus de la partisanerie pour aider notre communauté à traverser cette terrible épreuve. Imaginez votre sensibilité et votre intelligence au service de la détresse réelle, non pas en l'affublant d'idées politiques (toujours abstraites, toujours contestables), mais en l'inspirant, en l'i-n-s-p-i-r-a-n-t-!, ne serait-ce que pour la journée qu'elle a devant elle !
    Et vous savez quoi ? malade ! Ce qu'il y a de merveilleux lorsqu'on parvient à inspirer quelqu'un c'est que sans les nommer à coup de marteau piqueur, nos valeurs profondes se transmettent néanmoins. C'est malade !

  • Raynald Rouette - Abonné 15 avril 2021 07 h 43

    Montréal fait partie du Québec seulement quand cela fait votre affaire...


    Quand une grande partie de la population de Montréal ne veut rien savoir de Québec. Cela a toujours été...

    Dans La Presse de samedi dernier une lettre d'opinions de Marie-France Bazzo démontre bien la gravité de la situation et les problèmes auxquels nous sommes confrontés au Québec, " Nous ne faisons plus société". Elle soulève un point qui reflète aujourd'hui notre réalité. Pour le meilleur et pour le pire...

  • Guy Labonté - Abonné 15 avril 2021 07 h 59

    Très bon article Mme

    Pendant qu'on met un couvre-feu a Mtl a 8 hr, on néglige de fermer la frontière avec l'Ontario et l'Outaouais en paie le prix, aucune cohérence dans la pensée gouvernementale.J'espère que quelqu'un au gouvernement vous lira...

    Guy Labonté Rimouski

  • Yves Corbeil - Inscrit 15 avril 2021 08 h 22

    Non c'est pas drôle pour personne

    Mais présentement dîtes vous que si vous viviez en Ontario votre situation serait passablement plus délicate et je crois bien que les gens vivant dans les grands centres là-bas aussi se sentent serrés.

    https://news.google.com/covid19/map?hl=fr-CA&mid=%2Fm%2F05kr_&gl=CA&ceid=CA%3Afr

    Blâmé pour les décisions que tu prends et blâmer pour les décisions que tu ne prends pas. « damn if you do damn if you don't » Y'en aura pas de facile mais j'imagine que ça vient avec la fonction et vous vous prennez sur votre dos de nous informer de la situation de votre hauteur de vue. Vous nous parlez d'ennemie de la nation, vous madame Nicolas êtes vous une amie de la nation si oui, ça ne transpire pas tellement dans vos articles depuis le début de votre contrat au journal.

    Nous souffrons tous mais de façons différentes et c'est le karma de toute la population mondiale, dans un autre journal ce matin nous avons droit à une réplique d'un jeune qui favorise le patriotisme pour passer au travers le calvaire difficile auquel nous faisons tous face, c'est ça réponse à une jeune qui la fin de semaine passée nous expliquait la très très grande détresse des jeunes du CEGEP et de l'Université. Tout est relatif

    « Le temps est une machine infernale qui finit par rendre tout relatif, dérisoire, ridicule, et nous n'y pouvons rien. C'est peut-être pour cela que le pardon existe. Pour que nos souffrances aussi deviennent plus petites. »

    Allez passé une bonne semaine et dîtes-vous que Justin y travaille fort pour que vous ayez votre vaccin dans le bras avant la fin Septembre.