«Et j’cause français» (2)

On dit que Montaigne aurait pu passer sa vie « le cul sur la selle », tant il aimait les voyages. Probablement y trouvait-il cette distance qui permet de véritablement « frotter et limer nostre cervelle contre celle d’autruy ». C’est souvent à mille lieues du Québec que j’ai éprouvé ce qui faisait l’extraordinaire singularité du peuple québécois. C’est aussi à l’étranger que j’ai pris la mesure de certaines de nos bizarreries.

C’est probablement dans cette dernière catégorie qu’il faut ranger les propos de cet étudiant francophone du collège Champlain diffusés depuis une semaine dans une vidéo sur le site du Devoir. Pendant de longues minutes, celui-ci se plaint du fait qu’on ne lui a pas permis de faire son primaire et son secondaire en anglais. Et l’étudiant de réclamer rien de moins que « le droit de s’instruire en anglais ».

Je sais bien qu’à notre époque, la liste des « droits » s’étire à l’infini. Mais de là à inventer un droit qui n’existe nulle part, il y a des limites. Nulle part au monde, en effet, ne trouve-t-on trace d’un tel « droit » de s’instruire dans une autre langue que celle de son peuple. Du moins lorsqu’il s’agit d’établissements publics financés par l’État. S’il avait un peu « le cul sur la selle », notre étudiant découvrirait qu’au Japon, on étudie en japonais et qu’en Allemagne, on étudie en allemand. Ce qui n’interdit à personne d’apprendre une langue seconde.

Même les sept millions de Catalans étudient en catalan de la maternelle à l’université. Depuis le retour du statut d’autonomie de cette région du nord de l’Espagne, le catalan a retrouvé tous ses droits à l’école. La région achève d’ailleurs de « catalaniser » son réseau universitaire, où l’espagnol était encore dominant jusqu’à tout récemment.

La Belgique nous offre un exemple tout aussi instructif. Longtemps dominé par le français, le néerlandais fut l’objet dans les années 1960 d’une véritable reconquête. En Flandres, la seule langue de l’école est aujourd’hui le néerlandais. Ce mouvement d’affirmation entraîna même au début des années 1970 la partition de la plus grande université du pays, l’Université catholique de Louvain. Sa section française dut être transférée à Louvain-la-Neuve, en Wallonie francophone. En Belgique, pays bilingue s’il en est un, il ne viendrait à l’idée de personne de réclamer un quelconque « droit » d’étudier dans une autre langue que celle de sa région. Rappelons que, même si les Flamands sont majoritaires en Belgique, le néerlandais n’est parlé que par moins de 25 millions de personnes dans le monde. C’est douze fois moins que le français !

Une autre incongruité du débat québécois consiste à prétendre que l’application de la loi 101 serait illégitime dans les cégeps puisqu’ils sont fréquentés par de « jeunes adultes ». Pourtant, partout dans le monde, les lois linguistiques s’appliquent à tous les citoyens, peu importe leur âge. Nos lois sur le français au travail ont même la particularité de s’adresser essentiellement à des adultes.

La prétention selon laquelle les cégeps feraient partie de l’enseignement supérieur compte elle aussi parmi ces bizarreries bien québécoises. Des lycées français aux gymnasium allemands, ces institutions qui sont pourtant l’équivalent de nos cégeps n’ont jamais prétendu appartenir à l’enseignement supérieur. Peut-être pouvait-on l’imaginer quand seule une minorité d’élèves dépassaient le secondaire. Ce n’est plus le cas à une époque où l’immense majorité accèdent au cégep. L’exigence d’un tronc commun aux études collégiales montre bien que ces connaissances sont jugées essentielles. Dans la plupart des pays francophones (comme dans Le Robert), un « élève » ne devient d’ailleurs « étudiant » que lorsqu’il entre à l’université.

Dans ce débat, on oublie trop souvent combien à cet âge le collège est un lieu d’apprentissage culturel fondamental. Il est aujourd’hui pratiquement le seul où l’élève aura un contact direct avec des œuvres majeures. C’est l’endroit où on lira Ducharme, Flaubert, Tremblay, Miron et Camus. Or, ce n’est pas un détail que de troquer ces auteurs pour Dickens, Defoe, Faulkner ou Hemingway. Je n’ai rien contre ces derniers, mais le français s’apprend en se frottant à des chefs-d’œuvre qui l’ont porté à des sommets et non pas en lisant des traductions, aussi bonnes soient-elles. Car n’en déplaise à ceux qui ne la définissent que comme un instrument de communication, une langue, c’est aussi une façon de voir le monde.

Or, c’est au cégep que cette imprégnation culturelle se concrétise et devient fondatrice. C’est là que l’on devrait parfaire sa maîtrise d’une langue fine, précise et belle, capable d’exprimer des idées complexes. C’est le lieu des coups de foudre et l’âge où naissent les vocations. À moins de considérer sa propre culture comme accessoire, comment un peuple peut-il laisser ainsi kidnapper la fine fleur de sa jeunesse par la culture dominante ? Cette fuite vers les cégeps anglais n’est rien d’autre qu’une forme de pillage de cerveaux. Pour ne pas dire une forme d’impérialisme culturel pratiquée au détriment des nations les plus faibles. C’est ce que certaines « petites nations » ont compris depuis longtemps.

 

51 commentaires
  • Jacques Dupé - Inscrit 9 avril 2021 05 h 06

    Comment un peuple peut-il laisser kidnapper la fine fleur de sa jeunesse par la culture anglo-américaine ?

    Telle est la question ! Mais, qu’elle en est la réponse ?

    • Nadia Alexan - Abonnée 9 avril 2021 08 h 52

      La réponse est claire, monsieur Dupé. Il faut que les Québécois/Québécoises se prennent en main, être fière de leur langue et imposé le français partout, même dans les CÉGEPS financés par les contribuables, d'ailleurs comme le font tous les autres pays.

    • Brigitte Garneau - Abonnée 9 avril 2021 09 h 09

      De deux choses l'une: l'avenir fera dire à ces jeunes "Je me souviens " ou " I do not remember "...

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 9 avril 2021 09 h 43

      Voici, de mon point de vue, une partie de la réponse.
      Il nous faut d'urgence réagir dans le sens que M. Guy Rocher lui donne.
      La mise en perspective de M. Rioux nous éclaire une fois de plus.
      Il nous faut sortir de cette peur de déranger et de déplaire, se prendre en main, fermement.
      À lire cette chronique, on se rend compte qu'on n'est pas le seul peuple à lutter pour la survie de sa langue, de sa culture, de son âme.
      À ceux qui souhaiteraient s'assimiler dans le grand tout anglophone, je les invite à aller le faire ailleurs au Canada, aux État-Unis ou en Grande Bretagne. Il y a des limites à la bonasserie. Plier l'échine et s'effouarer n'est pas une option.

    • Marc Pelletier - Abonné 9 avril 2021 11 h 00

      Comment se fait-il que le père de la loi 101 n'ait rien prévu à ce sujet, alors que nos anciens cours classiques détenaient déjà la formule que l'on veut maintenant tenter assez maladroitement de réinventer ?

      Mettre de côté ces vielleries ? Se tourner vers la modernité ? Je n'en sais trop rien ! Mais j'ai la conviction que les cégep actuels n'ont pas conservé la culture qui était au menu, dans les dernières années du cours classique.

      Les cégep actuel pavent la voie à une panoplie de carrières et sont accessibles à toutes et à tous : voilà la grande évolution dont on peut mesurer les résultats dans notre société, en 2021.

      Mais la culture, incluant la langue française, sont devenus les enfants pauvres, depuis 50 ans, dans les cégep francophones !

      Pourra-t-on apporter un correctif à notre propre laisser-aller ? Les autres n'y sont pour rien !

    • Jean-François Vallée - Abonné 9 avril 2021 14 h 15

      Elle est aussi simple que brutale : parce qu'au moins 50 % des Québécois francophones considèrent leur « propre culture comme accessoire ». C'est le lot des colonisés. Il faut relire Albert Memmi (Portrait du colonisé) pour s'en convaincre.

    • Claude Bariteau - Abonné 9 avril 2021 17 h 11


      Le problème majeur qu'aborde culturellement M. Rioux est politique. Le Québec devenu pays indépendant en 1995, le peuple québécois aurait abordé avec fierté la question de la langue française dans une optique d'affirmation plutôt que de résistance ou de carrières individuelles dont la langue anglaise sert de tremplin.

      Dans un pays, une langue officielle devient langue d'État et est la base de tout apprentissage scolaire avec, le cas échant, des apprentissages linguistiques complémentaires, incontournables pour les formations post-secondaires.

      L'intérêt envers la langue anglaise n'est pas seulement un pillage de cerveaux, mais un choix dans un contexte politique post-référendum. L'attrait de la langue anglaise et l'immigration vers les États-Unis furent des suites à l'éradication du mouvement des Patriotes. Ce qui a cours dans le Grand Montréal s'apparente à ce qui s'est déroulé après 1840 et a donné lieu à une main-mise de l'Église sur l'enseignement et la santé avec comme mission d'assrer la reproduction de la population de langue française.

      Aussi, faut-il penser le problème dans une optique politique. C'est sous cet angle qu'il faut revoir la loi 101 dans une perspective d'affirmation comme l'a fait M. Lisée en complément aux propos de M. Rocher.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 9 avril 2021 19 h 15

      Poser la question c'est y répondre...
      1) En ayant des voisins immédiats...qui n'auront de cesse que nous soyons tous assimilés culturellement.
      2) En étant économiquement le dupe, le pigeon...d'Ottawa et de nos voisins au sud de la frontière.
      3) En se refusant un Pays... 1980 et 1995 .
      4) En élisant des pleutres* ...depuis . ( * pas tous mais une grande majorité)

  • Johanne Archambault - Abonnée 9 avril 2021 07 h 02

    Le fond des choses

    Vous êtes l'exemple d'un "cégep" accompli, admirable et rassérénant. Mais le monde a tellement changé. Je ne me résous pas à les voir insignifiants et voués à une vie robotique et utilitaire, ces jeunes qui me touchent et me séduisent bien qu'ils ignorent tout de prédécesseurs qui nous semblaient essentiels, fondateurs. Faulkner ou Camus (ou Montaigne, tiens), jusqu'à Adam et Ève, sont abolis par l'incessante marée des Disney, Marvel et héros ou sportifs, étoiles de n'importe quoi, novo-substance des quiz avec lesquels on se divertit en famille le soir à la veillée -- en anglais, sur Internet. Autres temps, autres mythes? Peut-être une autre forme de pensée humaine et d'humanité est-elle en gestation, et qu'il y aura une autre manière d'aller au fond des choses, aussi bien que vous (quel que soit le genre ou l'adn qu'on se sera donné).

  • Cyril Dionne - Abonné 9 avril 2021 07 h 29

    On espère que la langue française ne deviendra pas notre langue silencieuse

    Il faudrait vraiment que le livre, « la pédagogie des opprimés » de Paulo Freire fasse partie d’une lecture obligatoire dans les secondaires du Québec. Cette œuvre est une déclaration universelle du combat en faveur de l'émancipation culturelle et politique des peuples. « Elle témoigne en effet aussi d'une démarche d'éducation populaire reposant sur une pratique engagée dont l'influence a été grande tant dans la résistance aux dictatures que dans les processus de démocratisation, par sa grande capacité à développer la participation sociale » comme disait l’autre.

    Ceci dit, enfin quelqu’un qui nous dit que le cégep n'est pas de l’enseignement supérieur. Il est juste une extension des cours du secondaire. En Ontario, pour accéder au niveau collégial, vous avez déjà passé plus de 14 ans à l’école. Vous avez de la 1ère à la 12 e année et si on inclus la maternelle (4 ans) et le jardin d’enfance (5 ans), vous avez un élève qui a accumulé plus de 14 ans de scolarité. En plus, les collèges sont spécialisés en Ontario et les programmes s’étirent maintenant sur 3 à 4 ans. En fait, il s’agit plutôt d’une spécialisation universitaire pointue dans le domaine choisi.

    Enfin, si le cégep n’est qu’est fait la continuation de l’école secondaire, eh bien, dans un système public, l’élève n’a pas le choix de choisir sa langue d’apprentissage. Or, la loi 101 a prédominance et est légitime dans cette situation. Pardieu, pourquoi cet engouement pour une langue étrangère qui n’a rien de particulier à part du fait qu’elle est facile à apprendre? Si on veut tellement l’apprendre, eh bien, qu’on paie pour s’éduquer dans une école privée dans la langue de Doug Ford, de Don Cherry et de lord Durham. La langue anglaise ou anglo-américaine, c’est comme un virus, on ne l’apprend pas, on l’attrape. Parlez-en à tous les francophones hors Québec qui sont maintenant tous assimilés. Non, la louisination n’a pas meilleur goût.

  • Pierre Labelle - Abonné 9 avril 2021 07 h 29

    Comprendre...

    "C'est ce que certaines petites nations ont compris depuis longtemps" ! Peut-être sommes-nous moins qu'une petite nation..., ou peut-être que ça nous prend plus de temps à comprendre... Combien faudra t-il encore de référendum pour comprendre?

  • Jean Lacoursière - Abonné 9 avril 2021 07 h 31

    « Comment un peuple peut-il laisser ainsi kidnapper la fine fleur de sa jeunesse par la culture dominante ? » (C. Rioux)

    La meilleure façon de ne pas être « dominé » par une autre culture ayant une aussi grande force que la culture anglaise en Amérique du Nord, c'est de la connaitre.

    Toutefois, en militant pour la liberté d'aller à l'école anglaise au Québec, des personnes n'ont pas pour objectif de connaitre la culture anglaise. Ils ont pour objectif de devenir bilingue pour « réussir » dans la vie. Un tel choix relève d'une insécurité.

    Ce ne sont pas les Québécois défendant la langue française qui souffrent « d'insécurité linguistique », ce sont plutôt ceux qui tiennent mordicus à étudier, au Québec, en anglais. J'oserai même dire : y compris des anglos dont la langue n'est aucunement menacée.

    En allant au cégep anglais, dans son propre pays (le Québec), ce choix s'opère au détriment de sa propre culture, mais sans en contrepartie s'imprégner réellement de la culture anglaise. Un cégep anglais peuplé par une majorité d'élèves francophones ne permet pas de vraiment de s'enrichir de la culture anglaise.

    L'apprentissage d'une culture est possible en vivant un temps dans le pays de cette culture. En quelques mois à peine, on en apprend immensément plus qu'en deux ans de cégep. C'est ce qui me fait dire que le Québec deviendrait un État indépendant si tous les jeunes québécois allaient passer six mois dans le ROC. Il n'y a rien comme se frotter aux autres cultures pour découvrir et aimer la sienne.

    Fréquenter le cégep anglais provoque ainsi une double perte : 1) sa propre langue et sa propre culture s'en trouvent inabouties, tronquées à un statut « infantile » (Chevrier). Cette incomplétude est d'ailleurs souvent observable dans le texte chez ceux dont le dernier cours en français remonte au secondaire V ; 2) la culture anglaise acquise est surfacique et principalement utilitaire, disproportionnnellement mince relativement à la longueur du temps passé au cégep, cela à cause de la volonté sous-jacente qui est, tout simplement, d'y « apprendre l'anglais ». Bien au chaud chez soi.

    • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 9 avril 2021 10 h 15

      Aller au Cégep anglais pour apprendre l'anglais comme langue seconde, c'est inutile. Il y a une panoplie d'autres solutions.
      L'anglais est une langue très facile à apprendre et cela peut très bien se faire en dehors du cadre scolaire, et ce, dès le plus jeune âge. Avec tous les médias sociaux et l'approche envahissante et prédatrice de l'anglophonie, ça nous imprègne, veut, veut pas.
      Une cousine l'a jadis appris en regardant la télé en anglais.
      Je l'ai appris jadis dans la rue à l'époque du Speak white, you f...... french pea soup.

      Apprendre une langue dans son contexte culturel, c'est une autre affaire. Ça doit se faire partout : à l'école de la vie et à l'école maternelle, primaire, secondaire, collégiale et universitaire.
      Ceux et celles qui veulent s'acculturer vers la culture anglaise devrait aller résider dans un autre pays pour un bout de temps. L'un de mes fils réside depuis quatre ans en Allemagne. Il en apprend tous les jours sur cette culture germanique.

      Apprendre une langue, c'est une chose. Apprendre une culture en est une autre. Commençons donc par appréhender la nôtre, de française à québécoise française qu'elle est maintenant devenue.
      Après, on verra.