Ça va, la santé?

C’est devenu un lieu commun d’affirmer que la pandémie a accentué les inégalités sociales. D’un côté, elle a favorisé l’accumulation des profits par quelques géants, pendant que de l’autre, elle a fragilisé les salariés, les sans-emploi, les personnes vulnérables et en perte d’autonomie — bref, quiconque ne peut jouir d’un revenu tiré d’un capital, lequel n’a pas été trop perturbé par les turbulences pandémiques.

Enfin, ça ne s’invente pas, prenez la surenchère immobilière complètement démente dont on parle ces derniers temps. Alors que les propriétaires se précipitent pour « faire la piastre », le logement locatif est au plus mal et les locataires sont plus nombreux que jamais à connaître l’instabilité financière. De quoi alimenter l’angoisse et les insomnies — l’autre épidémie, sans aucun doute, que celle de la détresse des précaires en ces temps incertains…

Dans ma boîte aux lettres, la semaine dernière, une lecture pour le congé pascal : Le capitalisme, c’est mauvais pour la santé, un essai d’Anne Plourde, chercheuse postdoctorale à l’Université York et à l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), tout juste paru chez Écosociété. Le titre reprend une formule qui, elle aussi, est devenue courante ; soit l’énoncé d’une opposition frontale entre l’organisation économique fondée sur la maximisation du profit et l’atteinte d’objectifs sociaux.

La contradiction est d’autant plus claire à l’heure de la crise climatique, alors que les sociétés devront se montrer plus résilientes, c’est-à-dire plus enclines à assumer collectivement les risques posés par la multiplication des désastres. La pandémie n’est qu’un avant-goût, une répétition générale, qui, d’ailleurs, a révélé notre incapacité à faire face aux crises sans aggraver au passage des fractures sociales.

Mauvais pour la santé, donc, le capitalisme ? Ne favorise-t-il pas au contraire l’efficacité et l’émulation, attributs utiles lorsqu’il s’agit d’affronter des situations inédites ? Et historiquement, le développement capitaliste ne s’est-il pas accompagné de progrès sanitaires ?

Anne Plourde répond qu’il faudrait plutôt dire que ces progrès ont eu lieu malgré le capitalisme, puisque celui-ci favorise une vision de la santé favorable avant tout aux élites économiques. Dans son livre, elle démontre que le Québec ne fait pas exception : nous avons embrassé une conception de la santé axée sur « les médecins, les hôpitaux et les pilules », au détriment d’une conception axée sur les déterminants sociaux de la santé et de l’amélioration globale des conditions de vie. Et si cette vision communautaire de la santé a pu imprégner le réseau de la santé et des services sociaux à sa création, elle s’est dissipée au fil des décennies.

J’ai demandé à Anne Plourde pourquoi on n’a pas souligné davantage l’effet du démantèlement, récent et moins récent, des institutions sociosanitaires sur notre capacité à répondre à la pandémie. « En fait, quand je lis “pénurie de personnel”, ou alors “tragédie en CHSLD”, le démantèlement des dernières décennies me paraît tellement clair que j’ai l’impression qu’on parle directement de cela, tout le temps », répond-elle.

Anne Plourde analyse méticuleusement dans son essai la création, puis l’érosion, des CLSC, évoqués comme figure emblématique de l’effritement de la vision communautaire de la santé. Elle démontre que les CLSC, où l’on offrait des services de première ligne tout en stimulant la mobilisation des citoyens pour des conditions de vie meilleures, sont nés à un moment où les travailleurs et les mouvements sociaux jouissaient d’un rapport de force inégalé… et qu’ils ont aussitôt été battus en brèche pour la même raison.

« C’est une des choses les plus frappantes avec les CLSC, explique-t-elle. Ils sont mis en place par le gouvernement libéral de Robert Bourassa, qui a lui-même remis immédiatement en question sa propre réforme. En fait, c’est l’opposition péquiste qui était la plus favorable à ce projet ! » rappelle-t-elle. Les CLSC, dérangeants par leur vision démocratique et combative de la santé, ont vite été domptés, puis, éventuellement, ravalés par le raz-de-marée de la gouvernance néolibérale dans les institutions publiques. Or, selon Anne Plourde, cette progression illustre une victoire claire de la vision de la santé alignée avec les intérêts capitalistes.

Mais dans quelle mesure peut-on attribuer les ratés de la pandémie à cette évolution ? Difficile de spéculer, mais l’autrice remarque néanmoins que le caractère excessivement « hospitalo-centrique » du réseau, produit et consolidé au fil des réformes récentes, a empêché, entre autres, d’anticiper l’hécatombe des CHSLD, alors que l’on a d’abord veillé à préparer les hôpitaux. Un excès de centralisation ; une carence de professionnels pour intervenir auprès des communautés ; une absence, aussi, d’interventions visant à éviter d’accentuer les lignes de faille du tissu social…

« Quand on dit que le capitalisme est mauvais pour la santé, ça dépasse le réseau sociosanitaire. Ça concerne l’ensemble de l’organisation sociale, nos manières de vivre, les logements qu’on habite, les inégalités et la marginalisation sociale… » tranche Anne Plourde. Et l’omission de ces questions fait en sorte qu’un événement comme une pandémie a des conséquences plus graves, plus rapides et plus durables sur la société. Combien de coups faudra-t-il encaisser avant de changer de cap ?

À voir en vidéo