La peste revisitée

La peste, d’Albert Camus, est devenu un best-seller en 2020. L’horreur quotidienne d’une épidémie dans les années 1940 en Algérie y est dépeinte.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La peste, d’Albert Camus, est devenu un best-seller en 2020. L’horreur quotidienne d’une épidémie dans les années 1940 en Algérie y est dépeinte.

Une fois le célèbre roman La peste de Camus refermé, certaines questions viennent à l’esprit, qui méritent d’être posées à voix haute. Au seuil de cette troisième vague pandémique, sur quoi allons-nous surfer ? Quelque 80 ans plus tard, que reste-t-il de l’expérience de cette peste dont l’écrivain fait la chronique algérienne à Oran ? Albert Camus répond à nos interrogations comme un prophète, un observateur et un philosophe.

Toutes les réponses de Camus sont extraites de La peste (1947).

Vous décrivez la stupeur et la surprise auxquelles fait face votre narrateur, le Dr Rieux, devant la possibilité d’une peste. Un 16 avril, celui-ci bute contre un rat mort sur son palier et ainsi débute cette longue chronique d’une épidémie. Quels rôles jouaient les médias dans l’apprivoisement de cette nouvelle réalité ?

« La presse, si bavarde dans l’affaire des rats, ne parlait plus de rien. C’est que les rats meurent dans la rue et les hommes dans leur chambre. Et les journaux ne s’occupent que de la rue. Mais en somme, il suffit que quelqu’un songeât à faire l’addition. L’addition était consternante.

« Les fléaux, en effet, sont une chose commune, mais on croit difficilement aux fléaux lorsqu’ils vous tombent sur la tête. Il y a eu dans le monde autant de pestes que de guerres. Et pourtant pestes et guerres trouvent les gens toujours aussi dépourvus. »

Du jour au lendemain, l’ordre des choses est renversé ! Mais nous semblons résister à la réalité lorsqu’elle ne nous fournit plus l’occasion de nous en évader. Pourquoi, selon vous ?

« Le fléau n’est pas à la mesure de l’homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c’est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent. Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres, ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux. »

Les pandémies provoquent des maux physiques chez les uns, psychiques chez les autres. Comment s’en sortaient vos compatriotes ?

« Ils éprouvaient ainsi la souffrance profonde de tous les prisonniers et de tous les exilés, qui est de vivre avec une mémoire qui ne sert à rien. Ce passé même auquel ils réfléchissaient sans cesse n’avait que le goût du regret. Impatients de leur présent, ennemis de leur passé et privés d’avenir, nous ressemblions bien ainsi à ceux que la justice ou la haine humaine font vivre derrière des barreaux. »

Ne finit-on pas par chercher un coupable devant un destin aussi plombé ? Par y opposer la raison ?

« Personne n’avait encore accepté réellement la maladie. La plupart étaient surtout sensibles à ce qui dérangeait leurs habitudes ou atteignait leurs intérêts. Ils en étaient agacés ou irrités et ce ne sont pas là des sentiments qu’on puisse opposer à la peste. Leur première réaction, par exemple, fut d’incriminer l’administration. »

Un sage oriental demandait toujours, dans ses prières, que la divinité voulût bien lui épargner de vivre une époque intéressante. Comme nous ne sommes pas sages, la divinité ne nous a pas épargnés et nous vivons une époque intéressante.

 

Et cette administration, était-elle à la hauteur de la malédiction ?

« Ce qu’il y avait de plus frappant chez tous, c’était la bonne volonté. Mais en matière de peste, leurs connaissances étaient à peu près nulles. Il est vrai, en tout cas, que le mécontentement ne cessait de grandir, que nos autorités avaient craint le pire et envisagé sérieusement les mesures à prendre dans le cas où cette population, maintenue sous le fléau, se serait portée à la révolte. Les journaux publièrent des décrets qui renouvelaient l’interdiction de sortir et menaçaient de peines de prison les contrevenants. »

 

En fait, tous deviennent prisonniers de l’attente et tentent de négocier l’espace entre les barreaux, n’est-ce pas ?

« Au commencement des fléaux et lorsqu’ils sont terminés, on fait toujours un peu de rhétorique. Dans le premier cas, l’habitude n’est pas encore perdue et, dans le second, elle est déjà revenue. C’est au moment du malheur qu’on s’habitue à la vérité, c’est-à-dire au silence. »

On ne pouvait rien prévoir, l’histoire des épidémies comportant des rebondissements imprévus

 

Et quelle réponse sanitaire apporter ? Les autorités médicales ont bien dû prévoir un remède, un sérum, un vaccin ?

« Ce qui leur manque, c’est l’imagination. Ils ne sont jamais à l’échelle des fléaux. Et les remèdes qu’ils imaginent sont à peine à la hauteur d’un rhume de cerveau. Si nous les laissons faire, ils périront et nous avec eux. Le mal qui est dans le monde vient presque toujours de l’ignorance, et la bonne volonté peut faire autant de dégâts que la méchanceté, si elle n’est pas éclairée. C’est une idée qui peut faire rire, mais la seule façon de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté. »

Parlant d’honnêteté, les pandémies nous ouvrent les yeux sur bien des choses et nous forceraient à penser et à tout repenser ?

« Comme toutes les maladies de ce monde. Mais ce qui est vrai des maux de ce monde est vrai aussi de la peste. Cela peut servir à grandir quelques-uns. Cependant, quand on voit la misère et la douleur qu’elle apporte, il faut être fou, aveugle ou lâche pour se résigner à la peste. On pouvait toujours s’efforcer de ne pas la voir, se boucher les yeux et la refuser, mais l’évidence a une force terrible qui finit toujours par tout emporter. Le moyen, par exemple, de refuser les enterrements, le jour où ceux que vous aimez ont besoin des enterrements ? »

 

Et l’espoir de vos compagnons d’infortune, dans tout cela ? Ou le désespoir qui les gagne lorsque cela dure trop longtemps ?

« L’habitude du désespoir est pire que le désespoir lui-même. Sans mémoire et sans espoir, ils s’installaient dans le présent. À la vérité, tout leur devenait présent. Il faut bien le dire, la peste avait enlevé à tous le pouvoir de l’amour et même de l’amitié. Car l’amour demande un peu d’avenir, et n’y avait plus pour nous que des instants. »

Mais à la fin, vous tirez quelle conclusion de cette peste, du moins humainement parlant ?

« Ce qu’on apprend au milieu des fléaux, qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser. »

cherejoblo@ledevoir.com

Visionné Comment Albert Camus a écrit La peste ? sur France Culture. Derrière cette critique du totalitarisme, il y a un journaliste de combat. « Je veux exprimer au moyen de la peste l’étouffement dont nous avons tous souffert. » Passionnant. Un ami libraire me mentionnait qu’il a vendu sept fois plus d’exemplaires de La peste en 2020.

Reçu Le grand livre des conserves de Judi Kingry et Lauren Devine. 400 recettes pour mettre l’été en bocaux. Il y avait une pénurie de pots Mason Bernardin l’automne dernier. C’est bien simple, on se croirait en guerre, ou en pandémie… J’offre mon exemplaire en échange d’un pot de cornichons (Ben quoi ! Le troc, c’est très pandémique.)

Adoré la série d’animation Peigner le feu inspirée du très joli recueil éponyme de Jean-Christophe Réhel. Ces neuf épisodes de deux minutes mis en ligne cette semaine sont vraiment très bien faits. Le narrateur est un ado qui arrive à l’école secondaire. À l’heure où chaque journée scolaire devient aussi précieuse que périlleuse, un petit clin d’oeil à nos ados et préados anxieux et/ou démotivés.

Joblog: les arts vivants (ou un peu moins)

Cette semaine, j’ai retrouvé les planches du théâtre La Licorne. Ne cherchez pas de billet ; ou plutôt surveillez la fenêtre 2022-2023. La pièce Les étés souterrains est un long monologue pour une quinqua désinhibée, tour de force d’une grande comédienne devant une assistance réduite au quart, à deux mètres pis toute.

Le texte magnifique de Steve Gagnon (publié à L’instant même), porté par Guylaine Tremblay, c’est de la magie, une rencontre, par définition inattendue et éphémère.

J’ai pleuré en ressortant de La déesse des mouches à feu d’Anaïs Barbeau-Lavalette, dégusté My Salinger Year de Philippe Falardeau. Nous étions seules, ma mère et moi, dans la salle, un soir de semaine. Où étiez-vous ?

Et puis, j’ai sacré en sortant d’Inspirations (Oasis immersion) au Palais des congrès un Vendredi saint. 30 $ pour une autopromo déguisée des gouvernements québécois et canadien. Quel bide.

Moins l’art est libre, moins il dérange. Et moins il dérange, plus on se sent comme un bon petit soldat lobotomisé de la patrie qui chante Ô Canada !.

J’aurais dû aller me faire vacciner ; les infirmières se tournaient les pouces, la porte à côté.



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