L’homme rapaillé

«Se séparer d’avec les hommes, descendre dans la terre et ressortir par les vallées lumineuses» (Félix Leclerc).
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Se séparer d’avec les hommes, descendre dans la terre et ressortir par les vallées lumineuses» (Félix Leclerc).

Vendredi dernier, en allant voir Riopelle au musée, j’ai croisé un beau barbu qui assumait son côté féminin. Une veste en cuir sur jupe noire et bottes Dr. Martens. Vous me direz que nous n’étions pas sur un chantier de construction ou dans une assemblée d’actionnaires de la Banque TD. N’empêche, il y a remise en question des attributs virils chez certains jeunes.

Par contre, même si les hommes savent porter le jupon, consoler un enfant, cuisiner une frittata aux asperges avec l’aisance d’un Ricardo ou triper sur Lana del Rey, il y a un os qui demeure et il n’est pas forcément là où on le souhaiterait.

Beaucoup d’hommes hétéros (ou pas) ont du mal à afficher leur vulnérabilité. « Never let them see you sweat », disait un de mes ex-boss au Devoir. Ça fait partie du « bro code » : tu peux envoyer des photos de ta bite à qui tu veux, mais tu ne montres pas ça, pas les larmes, pas les sables émouvants. Tu es un roc, Braveheart en quatre roues, tu es un des nôtres et tu ne nous trahiras pas.

« Nous vivons dans une culture qui enseigne aux garçons à être stoïques plutôt qu’authentiques, dominants plutôt que compatissants, et s’ils dévient de leur texte, quelqu’un le remarquera et les exclura du club des hommes », écrit la journaliste Liz Plank dans Pour l’amour des hommes, un essai coup-de-poing récemment traduit en français et qui résume à peu près tout ce que j’ai pu saisir des mecs depuis ma naissance. J’ai souligné ce livre et corné tant de pages qu’une seule chronique n’y suffirait pas.

La masculinité toxique est une pandémie qui ne connaît pas de frontières. Aucune société n’en a encore trouvé le vaccin.

 

Va pour mon père et mes oncles pour qui aller à la chasse et pisser plus loin faisait partie du code d’honneur de la masculinité au siècle dernier. Mais à ma grande surprise, et malgré les écrits de Camille Paglia, de Gloria Steinem ou de Guy Corneau, l’éclatement des genres, les queers, les ongles de Jay du Temple et les trémolos de Justin Trudeau, l’histoire se répète et mes jeunes amis, mon ado, mon amoureux français n’échappent pas à cette enclume qui les écrase et ne les protège contre rien du tout.

Des larmes refoulées à la violence larvée

On les a bien dressés, on leur a implanté un modèle masculin où « l’émotion est synonyme de faiblesse », souligne Liz Plank, Montréalaise naturalisée à New York, qui a visité plusieurs continents et ausculté des centaines de cas, consulté moult experts sur cette question. Les piliers archétypaux qui sous-tendent la masculinité sont à peu près les mêmes partout. « Il est rare que les experts en arrivent à un réel consensus sur un sujet, mais la plupart s’entendent pour dire que la répression systématique des émotions est l’une des expériences les plus dommageables pour l’être humain. »

Ne pas avoir accès à ses émotions, c’est bloquer l’empathie et se porter candidat à des problèmes interpersonnels chroniques. Ajoutez-y une croyance qu’un « vrai homme » ne demande pas d’aide et peut se débrouiller seul et « vous obtenez le cocktail parfait — et mortel — pour les problèmes de santé mentale ». « Les hommes n’ont pas les outils nécessaires pour gérer quelque chose que, de toute façon, ils ne sont pas censés ressentir », ajoute Liz Plank, qui aborde la question du féminicide dès le premier chapitre de son essai.

Au Canada, une femme par semaine perd la vie aux mains de son conjoint. Mais le Québec à lui seul compte huit féminicides depuis huit semaines. Et ce ne sont pas les remontrances de notre valeureux PM ou la campagne « La violence faite aux femmes, ça s’arrête là » qui décourageront un homme de sauter sa coche. Car on ne s’attaque pas aux racines de ce robuste concept d’autosuffisance glorifiée. « Quand un homme va demander de l’aide, les ressources sont disponibles », a déclaré la ministre Geneviève Guilbault à TLMEP dimanche dernier. Justement, les hommes sont éduqués (entre eux) à ne pas en demander !

On fabrique la féminité comme on fabrique d’ailleurs la masculinité, la virilité.

Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif ou méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité

 

Liz Plank attaque le fond du problème de la masculinité toxique — qui nous touche tous et toutes — sous plusieurs angles, mais le fait que les hommes se confient essentiellement à leur conjointe les rend particulièrement vulnérables lorsqu’il y a une rupture conjugale.

Leurs amitiés masculines demeurent en général campées sur la patinoire de la superficialité : « Les hommes font semblant d’être en parfaite maîtrise de leur vie quand ils sont ensemble. » Et la crainte d’être perçus comme gais et efféminés fait le reste en matière de renforcement.

Une affaire d’éducation

Un ami s’étonnait l’autre jour que son ado ne partage pas avec lui ses petits maux physiques, se tournant plutôt vers sa mère pour régler le problème. C’est un mur érigé très tôt. Tu ne me verras pas suer ni souffrir. Je suis un homme, moi aussi.

Et même si des pères très ouverts d’esprit et de cœur tentent le dialogue, ils répètent inconsciemment certains des modèles transmis et acquis malgré eux. Le culte du barbecue et de la bouffe qui saigne, des moteurs, de la vitesse, du pouvoir, les armes à feu, l’alcool, l’armure, le contrôle. La société, la culture et l’école font le reste. Il faut être parfaitement en phase avec son essence à la fleur d’oranger pour résister à cette radicalisation. « C’est paradoxal : demander aux hommes de s’endurcir les rend en fait plus faibles sur le plan émotif », constate Plank.

Des chercheurs ont identifié onze normes traditionnellement associées à la masculinité idéalisée qui expliquent une plus grande réticence à demander de l’aide. L’indépendance, l’importance du travail, l’emprise sur les femmes, l’importance du statut social et le dédain de l’homosexualité en font partie.

« Quand un être humain sort de sa cage, c’est un grand jour pour les humains et une mauvaise journée pour les cages », ironise l’essayiste, qui insiste sur le fait que, pour chaque femme qui gagne en liberté, un homme ne perd pas en virilité.

J’imagine un peu mieux ce qu’une jeune femme trans peut vivre depuis que j’ai lu La fille d’elle-même, de Gabrielle Boulianne-Tremblay, un roman autobiographique chavirant que je ferais lire à mon ado plutôt que Maria Chapdelaine. Vouloir devenir une femme est encore plus condamnable que de montrer sa vulnérabilité. Mais dans les deux cas, vous risquez d’être crucifié.

cherejoblo@ledevoir.com  

Joblog

Savouré le roman La fille d’elle-même, de l’écrivaine et comédienne Gabrielle Boulianne-Tremblay, qui nous plonge au coeur de son enfance comme petit garçon. L’éducation genrée et normée qu’elle reçoit tranche profondément avec son appel en tant que fille. La narratrice-enfant et son monde nous chavirent. Une écriture imagée et sans concession, qui s’inscrit dans un patriarcat menacé.
 

Adoré le tweet de Greta Thunberg : « On se voit tous à la prochaine grève pour le climat. » Elle relayait un article qui fait état de l’augmentation de l’atrophie des pénis chez les bébés en raison de la pollution générée par le phtalate dans les plastiques. 

Pleuré en visionnant l’excellente télésérie It’s a Sin, qui porte sur un groupe d’amis dans la vingtaine à Londres dans les années 1980. Pensez gais, pensez arrivée du sida, pensez homophobie et crainte d’être infecté, ou pensée magique. On s’attache à ces personnages pétillants et la mort plane sur eux. Cinq épisodes très bien ficelés qui nous font vivre (ou revivre) une époque qui a décimé une partie de la communauté gaie. Sur Amazon Prime.

Lu ce statut du clown humanitaire Guillaume Vermette qui se fait couramment demander s’il est gai. « Je ne peux pas être certain de ce qui se passe dans leur tête… mais je pense que c’est parce que je suis gentil et doux… que j’affiche mes émotions, ma sensibilité et ma vulnérabilité. » À lire.

Aimé le film Fille, de Lukas Dhont. Lara, une ado de 15 ans, née garçon, est acceptée comme ballerine dans une école de danse en Belgique. On l’accompagne dans sa mutation physique et psychologique. Malgré la grande ouverture du milieu et la prise en charge médicale, reste que le passage d’un sexe à l’autre ne se fait pas sans heurts. La relation entre le père et sa fille est exemplaire, mais le film n’explique pas ce qui est arrivé de la mère absente… Inspiré de la vie de la danseuse trans Nora Monsecour. Sur Netflix.

Et il court encore

Joan Roch est un ultramarathonien connu pour avoir couru Percé-Montréal en 15 jours l’été dernier (1,135 km en 185,21 heures). Il vient de publier son second livre de photos et récits, Ultra ordinaire 2. Odyssée d’un coureur. Le défi des photos et un nouvel amour l’ont motivé à reprendre la course (abandonnée dix mois) et l’écriture. Sa détermination et son endurance fascinent. En entrevue, il me confie : « Je veux savoir ce que mon corps peut faire avec peu de matériel dans des conditions extrêmes. Les limites changent sans cesse. » Cet athlète de 47 ans qui court en sandales l’été et en short l’hiver affirme que la chaussure ne fait pas le coureur. En cette période plutôt statique où nous cherchons la motivation pour à peu près tout, Joan Roch est un coach et un modèle. Personnellement, même si je me suis blessée à la course et que j’y ai renoncé pour de bon, je vis désormais par procuration. Et ce livre visuellement réussi est un condensé d’endorphines allègrement partagées


 



Une version précédente de ce texte, qui indiquait que Joan Roch a couru Percé-Montréal en 185,21 min, a été modifiée.

 



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